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Thomas Portes
Actualités

Budapest jour 4. 12 avril : élections législatives en Hongrie.

Départ à 5h30. Nous nous rendons dans le Nord-Est de la capitale avec mon collègue député de Paris Pouria Amirshahi et notre traductrice Inez, pour l’ouverture du premier bureau de vote.

constatons que le matériel est bien en place et que les procédures de fermeture des urnes sont respectées. Le premier votant, le plus matinal, signe le registre. 

“Il n’y a jamais eu autant de monde” 

Nous vérifions la conformité du scrutin dans 14 bureaux de vote différents. Notre parcours nous emmène dans les environs de la capitale hongroise. Changement radical de décor, qui contraste avec le centre de Budapest, locomotive touristique du pays accueillant fêtards et curieux venus de toute l’Europe : Roumains, Polonais, Allemands, Anglais, et Italiens notamment. Dans les petites villes périurbaines de Pest et Szazhalombatta, je retrouve un décor qui évoque les parties plus rurales de l’Ile-de-France, fait de grandes surfaces planes entrecoupées de larges complexes résidentiels. Les prédictions de participation historique se confirment : de longues files se pressent à l’entrée des écoles, des piscines et des marchés dans lesquels les Hongrois votent. Une présidente de bureau de vote nous confie “En 25 ans d’élections, je n’ai jamais vu autant de monde!”. 

Au milieu de la matinée, nous sommes interpellés par une scène insolite : trois hommes embarquent une urne dans un coffre de voiture. C’est “l’urne mobile”, qui se déplace sur simple demande des citoyens, apportée jusqu’au domicile des votants et accompagnée par un agent municipal et 2 assesseurs d’au moins 2 partis différents. Dans la plupart des bureaux, 6 à 10 personnes encadrent le processus de vote, avec partout des représentants des partis de Viktor Orbàn et de Peter Magyar, signe de la polarisation de ce scrutin. De temps à autre, un représentant du parti centre-gauche DK ou du parti d’extrême droite Mi Hazank sont également présents. Nous remplissons méticuleusement le formulaire dédié de l’OSCE, ne constatant presque aucune irrégularité dans le scrutin. L’accaparement du pouvoir par Orbàn s’est joué bien avant le jour de l’élection, entre rachat en masse de médias et utilisation des moyens gouvernementaux à des fins de campagne. Entre nos points d’observation,  nous sommes escortés par les grands panneaux publicitaires à l’effigie de Viktor Orbàn qui ornent le long des routes.

“Au revoir Orbàn”

A 19h, retour vers le centre de Budapest pour assister à la clôture du vote. Au fur et à mesure du dépouillement, les résultats attendus se confirment. Les premières petites villes dépouillées, dans les territoires ruraux d’habitude très largement favorables à Orbàn, lui accordent une avance de quelques points seulement. Dans notre bureau de vote, la pile de bulletins pour le candidat indépendant et celle en faveur du parti de Peter Magyar sont les plus importantes. Les assesseurs recomptent plusieurs fois les résultats : Tisza l’emporte à 63% dans ce bureau de Budapest, 10 points au-dessus de son résultat final dans le pays, à la faveur d’un vote très anti-Orbàn dans la capitale.

Très vite, la ferveur gagne les rues de Budapest. Des dizaines de milliers de soutiens de Magyar se pressent sur les quais du Danube, en face du Parlement, pour célébrer ensemble la victoire presque confirmée et attendre le discours de leur nouveau Premier Ministre. Nous rejoignons un bar installé dans un ancien bâtiment industriel, connu pour être un fief de gauche, où nous trouvons des dizaines de jeunes très studieux installés devant un écran affichant les résultats circonscription par circonscription. À mesure que les territoires clés sont gagnés par Tisza, des cris de joie se font entendre. 

Un peu avant 22h, Viktor Orbàn est définitivement balayé. Les médias annoncent qu’il a reconnu sa défaite, trop clignante pour être contestée. Le Tisza de Peter Magyar remporte 53% des voix et 139 des 199 sièges du Parlement. Loin, très loin devant les 38% du Fidesz d’Orbàn. Si cette victoire avait été annoncée, la très nette avance du nouveau Premier Ministre était, elle, plus inattendue. Il lui fallait, du fait de nombreux changements constitutionnels voulus du temps d’Orbàn pour verrouiller le pouvoir, une majorité de 2/3 des sièges au Parlement pour pouvoir mettre en oeuvre son programme et d’éventuelles réformes structurelles sur la justice ou la liberté des médias. C’est chose faite. 

« Nous rétablirons les institutions qui protègent la démocratie. La Hongrie redeviendra un allié solide de l’UE et de l’Otan » 

Tout juste élu, Peter Magyar affirme une volonté de se réaligner sur l’Union Européenne et l’Otan. Une position saluée par la Présidente de la Commission européenne Ursula Von Der Leyen ainsi que par de nombreux dirigeants européens, à commencer par Emmanuel Macron qui s’est empressé de le “féliciter” dans un tweet accompagné d’une photo des deux hommes. Face à un Orbàn très eurosceptique, Magyar s’est positionné en faveur de réformes pour un meilleur respect de l’Etat de droit, auxquelles sont conditionnés des fonds destinés à la Hongrie par l’Union Européenne. En échange, Magyar a ouvert la voie à une autorisation du prêt de 90 milliards d’euros à destination de l’Ukraine, auquel Orbàn avait imposé un veto en dénonçant le blocage par Kiev de l’approvisionnement hongrois en énergie via l’oléoduc Djourba. Magyar s’est ainsi largement appuyé lors de sa campagne sur le sentiment antirusse d’une partie de la société hongroise, bien incarné par le slogan “Les Russes, à la maison!”, scandé à coeur joie dans les rues de Budapest le soir de sa victoire.

Si les Macronistes retrouvent un allié plus enclin à la construction européenne, la défaite d’Orbàn prive également l’internationale d’extrême droite d’un solide pilier en Europe. Depuis des années, le Rassemblement National a multiplié les rencontres et les connivences avec Viktor Orbàn, avec qui ils partagent des axes programmatiques comme l’externalisation du droit d’asile ou la politique nataliste. Au Parlement européen, Jordan Bardella co-préside le groupe des “Patriotes” avec Kinga Gal, une proche d’Orbàn. Marine Le Pen, lors de son passage à Budapest en soutien au candidat du Fidesz, avait clairement affiché son ambition de voir advenir une “majorité qualifiée” pour l’extrême droite au Parlement européen, alors que des élections sont prévues en France mais aussi en Espagne, en Italie et en Pologne en 2027. 

L’extrême droite hongroise a effectivement été une figure de proue du mouvement réactionnaire européen, en termes à la fois de répression de l’opposition politique, de verrouillage des institutions démocratiques mais aussi de destruction des droits des minorités et des travailleurs. La dérive fascisante s’est accompagnée de la consécration par plusieurs lois d’une forme avancée d’esclavagisme moderne. Balazs Babel, syndicaliste de l’association centrale des Ouvriers du Fer et du Métal de Hongrie, que nous avons rencontré dans les locaux historiques du syndicat, nous parle ainsi du texte qui a augmenté de 215 à 400 heures les heures supplémentaires, payables 3 ans après. Les journées de 8h sont également devenues “glissantes” : on peut travailler 4h par jour pendant 3 mois, puis 12h par jour pendant 3 mois. Les temps minimum de repos hebdomadaires ont été réduits à peau de chagrin et les entreprises peuvent désormais faire travailler les salariés sur des journées de 12h pendant 30 jours consécutifs sans un seul jour de récupération ! Le droit de grève a lui aussi été mis à mal, vu par Orbàn comme un puissant outil de contestation. Un “service minimum” a été instauré pour de nombreux agents publics, comme pour les transports en commun qui doivent fonctionner à 60% ou pour les enseignants obligés de garder les enfants à l’école et d’enseigner les matières “essentielles” s’ils ou elles font grève. Dans le privé, l’inéquité du rapport de force employeur-travailleur est renforcée par le droit du travail à la sauce Orbàn : les entreprises peuvent réclamer devant le tribunal plusieurs millions d’euros aux organisateurs d’une grève pour compenser l’arrêt de la production liée au mouvement social. En clair, faire grève en Hongrie sous Orbàn, c’était prendre le risque pour les syndicats d’un endettement à vie et pour le fonctionnaires, être obligé de travailler sans être payé. Les opposants politiques témoignent également du harcèlement médiatique quotidien de la part des TVs et radios à la botte du pouvoir. Aram Shakkour, du mouvement de gauche radicale “Szikra” nous raconte l’acharnement des médias à les disqualifier et les traiter d’”antisémites” pour leurs positions de soutien à la Palestine mais aussi de “violents” pour leurs positions antifascistes. Une rhétorique que, à la France insoumise, nous ne connaissons que trop bien. Criminalisation du mouvement antifasciste et LGBTQIA+, reconnaissance faciale et amendes lors des manifestations… Avec Orbàn les opposants politiques ont été traqués, fichés, discrédités et harcelés. 

“À gauche en Hongrie, il y a une demande mais pas d’offre”

S’il est clair que les 16 ans du règne d’Orbàn ont été bien trop longs au goût de tous les progressistes du pays, il n’en demeure pas moins que le Parlement nouvellement élu est composé exclusivement de forces conservatrices. Les 3 partis qui siégeront lors de la séance inaugurale du nouveau mandat en mai prochain, Tisza (138 sièges), le Fidesz (55 sièges) et Mi Hazank (6 sièges) vont de la droite à l’extrême droite. Même la “coalition démocratique” DK, à tendance sociale démocrate, échoue à y être représentée, ayant cumulé à peine 1,2% des voix, soit bien en dessous du seuil de 5% leur permettant d’obtenir des sièges. Les figures d’opposition avec qui nous avons échangé, syndicalistes, intellectuels ou politiques, même les plus radicalement à gauche, semblent toutes avoir apporté leur voix à Tisza. Ils et elles assument un espoir commun : que sous Magyar, la reconfiguration politique et la restauration de l’État de droit leur permette de refaire émerger les forces d’opposition. Jeunesse engagée, mouvements de soutien à la Palestine, personnes issues des minorités et LGBTQIA+, beaucoup semblent vouloir constituer un nouvel élan de gauche, pour lequel il y a “une demande mais pas d’offre” comme le formule le syndicaliste Balazs Babel. 

Au milieu de l’euphorie victorieuse des jeunes de Budapest, entre les klaxons des voitures et les drapeaux brandis, je ne me fais aucune illusion sur la claire incapacité du conservateur Magyar à incarner une réelle alternance, alors qu’il est lui-même issu du même parti qu’Orbàn. La toute première élection d’Orbàn, dans les années 90, s’était faite sur un programme libéral. Après quelques années d’une sociale-démocratie type Hollande, Orbàn revient au pouvoir sur un programme d’extrême droite dit “illibéral”, nationaliste et raciste. Magyar, lui, a été élu sur une lassitude dégagiste, qui elle-même repose sur les conséquences du libéralisme: démantèlement des services publics, baisse du pouvoir d’achat, accroissement des inégalités et peur de la guerre. Pour couper le mal à la racine, c’est avec cet ultra-libéralisme qu’il faut rompre définitivement. Je n’ai donc que peu de foi en ce Macron hongrois. Le pacifisme, le droit international comme seule boussole, la défense des services publics et la répartition des richesses sont l’apanage de la gauche de rupture, seule alternative à l’extrême droite. Reste à la faire entendre, dans les médias alternatifs, à la faire élire, à des postes de pouvoir et à la faire exister, par des financements indépendants. Je quitte la Hongrie, curieux de suivre l’évolution de nos alliés de gauche ici, pour qui ces élections ouvrent un boulevard plein de défis et d’espoirs.

Dépouillement dans un bureau de vote : une urne renversée au-dessus d’une table couverte de bulletins.
File d’attente le long d’un bâtiment devant l’entrée d’un bureau de vote.
Six personnes posent dans un bureau, sous un tableau encadré.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes