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Thomas Portes
Actualités

Budapest, jour 2.

Vendredi 9 matin. Impossible de passer à côté des élections de dimanche tant les affiches, souvent à la gloire d’Orban et du Fidesz, ornent les rues et occupent le moindre espace publicitaire disponible.

Pourtant, à moins de 2 jours du scrutin, l’ambiance au cœur de la capitale hongroise demeure paisible. Tranquilité d’apparence seulement – car la journée a commencé par une attaque du Premier ministre hongrois sur Facebook accusant ses « adversaires de se livrer à une tentative organisée d’utiliser le chaos pour remettre en cause le résultat des élections », dénonçant des complots avec « des services de renseignement étrangers ». Une accusation dont Viktor Orban fait lui-même l’objet, suspecté de faire intervenir les services secrets russes pour influer le résultat de l’élection. Comme j’ai pu le mesurer depuis mon arrivée à Budapest nous sommes face à une société clivée, fracturée. Signe de l’importance de ce scrutin, plus de 350 observateurs internationaux seront déployés sur l’ensemble du pays dimanche pour observer le déroulement des opérations de vote. Il faut dire que la longévité du 1er ministre Hongrois est un phénomène quasi-inédit au sein de l’Union européenne. Seuls les chanceliers allemands Helmut Kohl (1982-1998) et Angela Merkel (2005-2021) ont tenu aussi longtemps que Viktor Orban. 

Comme je l’écrivais hier, les États-Unis aussi ont jeté de nombreuses forces dans la bataille. C’est ainsi qu’hier soir, sur son propre réseau social Truth, le Président Américain Trump a renouvelé son soutien à Viktor Orban « Hongrie : ALLEZ VOTER POUR VIKTOR ORBAN. C’est un véritable ami, un combattant et un GAGNANT, et il bénéficie de mon soutien total et complet ». 

Une campagne inédite en Hongrie.

Ce matin lors du briefing introductif, Sargis Khandanyan, responsable de la mission pour le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (ODIHR) a d’emblée souligné que cette campagne électorale avait été marquée par un « manque absolu d’égalité des chances entre les candidats ». Face à cette situation, et avec l’objectif de battre Orban, certains candidats de gauche se sont même désistés pour laisser toutes ses chances à Péter Magyar. Désistement en faveur d’un candidat dont le programme est largement de droite. C’est la première fois depuis que des élections libres ont lieu en Hongrie qu’il y a si peu de partis en lice (5). Parmi le partis ayant leurs chances d’être représentés au Parlement : le Fidesz, Tisza, le Mouvement Notre patrie (MH), de la Coalition démocratique (DK) et le Parti hongrois du chien à deux queues (MKKP). La polarisation est telle qu’il est probable que seuls les deux plus gros partis, Tisza et Fidesz, siègent in fine. L’enjeu principal : l’écart de voix entre Viktor Orban et Péter Magyar. Au regard du découpage électoral et du mode de scrutin, Rudolf Metz, chercheur en sciences politiques à l’université ELTE de Budapest estime que Péter Magyar doit gagner « avec une avance d’au moins quatre à cinq points de pourcentage au niveau national pour que cela se traduise par une majorité parlementaire ».

L’analyste politique Ajla Van Heel Merdanovic souligne elle aussi qu’un des adjectifs qui revient le plus pour qualifier cette campagne est « polarisée ». Un sentiment confirmé par Peter Bajomi-Lazar, Professeur de communication de masse à l’Université des sciences appliquées de la Budapest Business School, pour qui « il n’existe que deux pôles en Hongrie », la société est clivée. Il ajoute qu’il est impossible de parler « d’élections libres » tant  « la liberté de l’opinion n’est pas respectée ». La campagne officielle était censée démarrer le 21 février mais en réalité elle a commencé beaucoup tôt. Dès juillet dernier, le parti Tisza a lancé un tour « pour la liberté du pays ». Signe d’un engouement populaire important, les spécialistes politiques chiffrent à 39 le nombre d’événements de campagne, tous partis confondus. En revanche, aucune confrontation verbale directe n’a eu lieu entre Orban et Magyar. L’analyste politique Nochmal Jähr indique que « cela fait 20 ans qu’il n’y a plus de débat entre les candidats ».  Ce n’est manifestement pas synonyme de désintérêt de la part de la population car, selon Robert Laszlo du think tank Political Capital, la participation sera sans doute « autour de 75 %, peut-être même plus de 80 % », un record historique. 

« Une guerre de l’information ».

Dès son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orban s’est fixé comme objectif de reconfigurer le paysage médiatique hongrois. Ce remodelage s’est traduit par une dégringolade du pays dans le classement de Reporters sans frontières sur la liberté d’expression. Sous le règne Orban, le pays est passé de la 23ème place (en 2010) à la 68ème. Lois sur les médias, création de la Fondation de presse et de médias d’Europe centrale (Kesma), loi sur la protection de la souveraineté, Transparence dans la vie publique … Depuis 16 ans, à la faveur d’une très large majorité parlementaire, Orban a multiplié les lois restrictives pour la pluralité  des médias. Des textes dénoncés par de très nombreuses ONG, qui estiment que Viktor Orban poursuit une stratégie de mise au pas des médias indépendants pour se construire un immense conglomérat médiatique à sa botte. Pour celles et ceux qui veulent plus de détails, je les invite à lire le rapport publié par Rule Of Law Lab intitulé « La répression des médias indépendants en Hongrie, 2010-2025 ».

Hier, j’évoquais dans mon billet de blog ma sidération devant le nombre d’apparitions d’Orban et du Fidesz en quelques minutes sur la chaîne M1, première chaîne de télévision publique. Le même phénomène se retrouve sur les chaînes privées. Si on prend la chaîne RTL News, le temps d’antenne consacré au Fidesz et au gouvernement (et donc au Fidesz) représente 61% du total, contre 26% pour le parti Tisza. Dans sa stratégie de contrôle de l’information pourtant, Orban échoue sur un sujet de taille : les réseaux sociaux. En Hongrie, plus de 54% de la population les utilisent comme source principale d’information, contre 43% pour la presse et les journaux (sources Reuters). La plateforme la plus utilisée, et de loin, est Facebook avec 4,9 millions d’utilisateurs en Hongrie. TikTok et Instagram sont consultés respectivement deux et trois fois par jour. Si on additionne ces trois plateformes, Péter Magyar cumule 5,04 millions de vues contre 2,28 millions pour Viktor Orban. Le site http://www.20k.hu livre une analyse très précise des différents réseaux pour chaque candidat, je vous renvoie vers leur passionnante étude. 

« Un soutien inconditionnel à Netanyahou »

Après le briefing du matin, direction l’ambassade de Palestine. Je suis curieux d’entendre comment cette question est traitée dans le débat public en Hongrie, alors même qu’Orban a accueilli Netanyahou à plusieurs reprises, y compris depuis la délivrance du mandat d’arrêt international par la CPI. Pour comprendre le contexte dans lequel on se trouve, il faut souligner que la Hongrie accueille la première communauté juive d’Europe centrale, entre 80.000 et 100.000 personnes, et 400 à 800 Palestiniens. Je me rends à cette visite avec ma collègue insoumise Gabrielle Cathala. Je ne suis pas près d’oublier la tête de notre chauffeur de taxi quand nous renseignons notre adresse de destination. À notre arrivée, nous sommes reçus par l’Ambassadeur Monsieur Fadi El Husseini. Aujourd’hui la Hongrie est un soutien inconditionnel du gouvernement d’extrême droite israélien. Dès le début de nos échanges, l’Ambassadeur souligne la dureté de la situation pour celles et ceux qui soutiennent la Palestine. La Hongrie est le seul pays d’Europe et le seul pays du monde à avoir interdit toutes les manifestations de soutien à la Palestine depuis 2 ans. Une dizaine de demandes de manifestation sur la voie publique ont été refusées et quand des collectifs ont voulu contester la décision devant les tribunaux, 15 avocats différents ont refusé de les défendre. Refusant de céder aux pressions, les militants usent de différentes techniques pour contourner ces interdictions. Plutôt que de déclarer des manifestations de soutien à la Palestine, ils annoncent des mobilisations contre la guerre ou l’impérialisme. Pour l’Ambassadeur, peu importe ses efforts, « l’amitié personnelle entre Netanyahou et Orban est trop forte à contrer ». Nous lui demandons, si comme en France, des citoyens hongrois sont enrôlés dans l’armée et participent au génocide à Gaza au sein de Tsahal. Selon leurs chiffres, 885 Hongrois sont engagés au sein de l’IOF. Fadi El Husseini souligne qu’il ne parle jamais de Tsahal ou d’armée israélienne mais bien d’IOF. Il s’agit pour lui de « toujours rappeler que c’est une force d’occupation».  L’un des enjeux majeurs pour l’Ambassadeur est de travailler à structurer dans un climat hostile un réseau de soutiens citoyens et de mobiliser la société civile. Loin d’être simple en Hongrie. Quand je l’interroge sur la répression, sur d’éventuelles poursuites de militants pour « apologie de terrorisme », l’Ambassadeur explique « qu’il n’y a aucune répression » parce qu’il n’y a aucune place pour la Palestine dans le débat public. La peur empêche les mobilisations à tous les niveaux, y compris les débats académiques ou politiques. 

Pourtant par le passé la Hongrie fut un soutien plutôt actif de la Palestine.  La Palestine y est reconnue comme État officiel depuis le 23 novembre 1988 et l’ambassade a été ouverte à Budapest dès 1975. L’Ambassadeur situe clairement le changement de cap à l’année 2017, date de la première élection de Donald Trump. En 2019, Orban ouvre un bureau commercial à Jérusalem doté d’un « statut diplomatique » officiel et fonctionnant comme une extension de l’ambassade de Hongrie en Israël, basée à Tel Aviv. Pour marquer sa solidarité, le 1er ministre a acté le retrait de la Hongrie de la Cour pénale internationale pour protester contre les mandats d’arrêt émis contre M. Nétanyahou. L’’Ambassadeur nous explique également que, dès leur arrivée, les étudiants étrangers, notamment des pays arabes, reçoivent un email pour les prévenir de ne pas s’impliquer en politique ou sur la question de la Palestine. L’ambassadeur lui-même a subi des menaces de mort et son téléphone a été désactivé une journée entière lors de la venue de Netanyahou à Budapest. La défaite d’Orban serait synonyme non pas de révolution – car l’Ambassadeur n’est pas naïf sur les positions politiques de Péter Magyar – mais au moins de réouverture des canaux de discussions officiels. À ce jour, l’Ambassadeur de Palestine n’a de dialogue diplomatique et politique ni avec le Premier ministre, ni avec aucun membre du gouvernement Orban. 

Prochaine étape: rendez-vous au siège de l’Association Centrale des Ouvriers du Fer et du Métal de Hongrie pour échanger avec des représentants syndicaux et des organisations de solidarité avec les peuples palestinien et kurde. Je vous raconte tout demain dans un autre billet. Dans la soirée, je passe par la place des Héros où est organisé un concert géant de 7h gratuit, à l’appel de Robert Puzser, un intellectuel engagé contre le Fidesz. En arrivant sur place, je suis impressionné par la foule immense et dense. Des dizaines de milliers de personnes, en large majorité des jeunes, sont rassemblées pour ce « grand concert pour le démantèlement du régime » comme l’a nommé son organisateur. Chants militants et affiches de Fidesz piétinées. Ambiance de fin de règne. 

Cinq personnes posent dans un salon d’ambassade, sous deux portraits officiels et entre deux drapeaux.
Foule dense rassemblée de nuit sur une grande place, colonnade éclairée à l’arrière-plan.
Salle de réunion devant un écran affichant la composition d’un parlement et une carte de résultats électoraux.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes