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Thomas Portes
Actualités

Budapest jour 3

Ce matin, je me rends dans une prison de Budapest pour rencontrer Maja, militante antifasciste allemande de 25 ans, condamnée à 8 ans de détention en février dernier.

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter 3 ans en arrière. Chaque année, depuis 1997, est organisée à Budapest une marche appelée « Jour de l’Honneur », en mémoire des soldats allemands de la Waffen-SS et des troupes hongroises qui ont tenté de rompre le siège soviétique du château de Buda. Lors de cette « manifestation » nostalgique du IIIème Reich, par ailleurs le deuxième plus grand rassemblement néonazi européen, se réunissent des milliers de militants d’extrême droite, revêtus de l’uniforme de laWehrmacht ou des SS. Je vous invite à regarder les documentaires sur cette mobilisation, les images glacent le sang.

Cette célébration nazie est chaque année autorisée par le gouvernement – alors que, pour rappel, les manifestations en soutien à la Palestine sont interdites en Hongrie depuis 2 ans. En réponse, chaque année, des centaines de militants antifascistes de toute l’Europe se réunissent à Budapest pour s’y opposer. C’est dans ce cadre que Maja, Gino, Zaid ou encore Ilaria Salis étaient présents à Budapest en 2023. N’ayant jamais digéré cette contre-manifestation, et prétextant des vidéos ayant circulé sur les réseaux montrant le lynchage de militants néonazis par un groupe d’antifascistes difficilement reconnaissables, Orbàn s’est lancé dans une véritable chasse à l’homme des militants antifascistes à travers toute l’Europe. Personne n’oubliera les images d’Ilaria Salis, professeure des écoles en Italie, arrêtée et présentée au tribunal de Budapest enchaînée. Ilaria Salis ne doit sa sortie de prison qu’à son élection en tant que parlementaire européenne, mandat auquel est associée une immunité parlementaire qui lui a permis de quitter les geôles hongroises. En octobre dernier, Orbàn avait tenté de faire lever cette fameuse immunité parlementaire, avec l’aide des Conservateurs et Réformistes européens (CRE, extrême droite) et du Parti populaire européen (PPE, centre-droit). L’extrême droite alliée à la droite a heureusement perdu le vote en séance plénière du Parlement européen, à l’issue d’un vote très serré : 306 voix pour, 305 contre. Ilaria Salis est donc toujours eurodéputée italienne, mais son cas illustre parfaitement l’acharnement des autorités hongroises sur les militants antifascistes.

Orbàn utilise aussi les mandats d’arrêt européen pour tenter de se faire livrer les militants antifascistes par la Justice d’autres pays. Celle de l’Italie, avec Gabriele Marchesi, mais aussi la justice française, avec mes amis Rexhino Abazaj, dit Gino, et Zaid. Pour ces trois militants, les justices françaises et italiennes ont refusé de livrer à la Hongrie les militants antifascistes au motif que ceux-ci ne bénéficieraient pas d’un procès équitable et seraient exposés à des traitements violents dans les geôles hongroises. La justice allemande a fait un autre choix, malgré le fait que l’absence d’indépendance de la justice hongroise, comme celle des médias, est pointée du doigt par de nombreuses organisations et institutions européennes. C’est ainsi que le 25 novembre dernier, le Parlement européen a adopté un rapport alertant sur “l’aggravation de la crise de l’État de droit en Hongrie”. Le Parlement y dénonce “l’affaiblissement systématique par le gouvernement du Conseil national de la magistrature hongrois, son incapacité à défendre les droits de ses citoyens,” ou encore “les menaces pesant sur l’indépendance judiciaire et le refus systématique de la Hongrie de mettre en œuvre les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme”.  Un autre rapport, cette fois issu du conseil de l’Europe,  alerte sur l’usage « de menottes et d’entraves» pour des personnes détenues à l’isolement dans « des cellules capitonnées », des pratiques contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Après un refus du ministre de l’Intérieur hongrois, nous obtenons l’accord du directeur de la prison pour rendre visite à Maja. À 10h, je me rends donc à la prison “FŐVÁROSI BÜNTETÉS-VÉGREHAJTÁSI INTÉZET” – dont la traduction littérale du nom donne “institution de la peine capitale”- située au cœur de Budapest. L’accueil est glacial, à l’image du lieu. La zone de parloir où nous attend Maja semble hors d’âge. Il faut dire que cette salle ne doit pas être beaucoup utilisée, ce centre de détention étant d’ordinaire provisoire et utilisé avant un transfert vers d’autres prisons. Maja, elle, s’y trouve depuis plus de 22 mois. 

À notre arrivée, elle nous demande « mais qui êtes-vous ? ». Personne ne l’a prévenue de notre visite et elle n’a plus de téléphone depuis plusieurs jours. Après avoir expliqué mon engagement en France aux côtés de Gino et Zaïd, mon soutien à Ilaria Salis et des différents militants antifascistes, Maja se dit “très honorée de notre visite ». Après la diffusion des images de sa présentation au tribunal, enchaînée elle aussi, qui ont choqué le monde entier, je l’interroge sur ses conditions de détention actuelles. « Je suis seule dans ma cellule 23h sur 24H et j’ai droit à 2H de parloir par mois » indique la militante antifasciste. Elle souligne qu’elle est mieux traitée depuis que son verdict a été prononcé il y a quelques mois – 8 ans de réclusion ferme. Avant cela, elle était filmée dans sa cellule 24h sur 24 et n’avait aucun contact avec d’autres humains, étant considérée comme particulièrement dangereuse de fait de son identité queer, non binaire et antifasciste.

Depuis, indique-t-elle, elle est mieux traitée que les autres prisonniers, qui sont “chanceux” s’ils voient la lumière du jour ou ont le droit de sortir une heure par jour. Si ses droits sont relativement mieux respectés, c’est largement du fait de la mobilisation politique, médiatique et diplomatique. Un représentant de l’Ambassade allemande lui rend visite tous les trois mois au nom de la protection consulaire dont elle bénéficie en tant que ressortissante allemande. En juillet 2024, les autorités allemandes avaient extradé Maja dans des conditions rocambolesques, affrétant en plein milieu de la nuit un hélicoptère direction la Hongrie,  quelques heures seulement avant le verdict de la Cour de Cassation allemande – qui a finalement statué qu’il ne fallait pas l’extrader. Depuis, Maja est dans l’attente constante d’un retour en Allemagne auprès de ses proches, qu’elle n’a toujours pas pu demander par les canaux officiels puisque le verdict doit être définitif, et que le gouvernement hongrois a fait appel de la décision la condamnant à 8 ans de prison, l’estimant trop faible. Pour Orbàn et ses amis, la chasse aux antifas est une priorité politique.

J’ai profité de ce moment pour redire à Maja toute notre solidarité et notre soutien face à ce qu’elle subit. Je lui ai assuré que je resterais mobilisé à ses côtés, ainsi qu’en France pour que Gino et Zaid restent libres. Au moment d’écrire ces lignes, les résultats des élections législatives de dimanche n’étaient pas encore tombés. Aujourd’hui, je peux espérer, sans naïveté sur les idées politiques de Péter Magyar, qu’une réforme profonde pour remettre en place une justice respectueuse de l’État de droit sera à l’agenda politique du nouveau pouvoir. Au moment de partir de la prison, une nouvelle procédure administrative nous attend. Elle est spécifique à celles et ceux qui visitent Maja : il faut à nouveau remplir un formulaire avec toutes nos informations personnelles au motif que nous « pouvons être contactés par les autorités suite à cette visite» comme nous l’explique tranquillement la surveillante pénitentiaire. Au pays d’Orbàn les nazis défilent librement, les antifascistes sont en prison et leurs visiteurs fichés.

Une jeune femme en pull entourée d’agents en uniforme, l’un cagoulé, dans une salle boisée, le visage d’un agent flouté.
Longue façade d’un bâtiment ancien bordant une rue en pente, voitures stationnées au pied.
Plaque émaillée aux armes de la Hongrie signalant un établissement pénitentiaire à Budapest.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes