Lait infantile : organiser le sucre, fabriquer la maladie
Il y a des réalités qui ne relèvent pas de la dérive, mais de l’organisation.
L’alimentation infantile en fait partie. On ne parle pas ici d’excès isolés, mais d’un système structuré autour d’un objectif simple : vendre, dès les premiers mois de vie.
Car les faits sont là. Aujourd’hui, seuls 16 % des laits infantiles ne contiennent aucun ingrédient sucrant. À l’inverse, 86 % contiennent du lactose ajouté, 9 % du saccharose, et d’autres encore des sirops. Autrement dit, l’absence de sucre n’est pas la norme. Le sucre, lui, l’est devenu.
Cette logique déborde largement le seul lait infantile. Dans des produits destinés à des enfants “dès 8 mois”, on atteint jusqu’à 10 grammes de sucre pour 100 grammes. Dans certaines poudres chocolatées “dès 10 mois”, cette proportion grimpe à 30 grammes.
Ces chiffres ne relèvent ni de l’approximation ni de l’accident. Ils traduisent une stratégie. Le sucre est un ingrédient peu coûteux, technologiquement utile, gustativement efficace. Mais surtout, il installe des habitudes précoces. Il oriente durablement les préférences alimentaires. En d’autres termes, il fidélise. Il ne s’agit pas seulement de vendre un produit. Il s’agit de fabriquer un futur consommateur.
Les conséquences sanitaires de ce modèle sont largement documentées. En France, 17 % des enfants sont en surpoids et 4 % sont obèses. Chez les adultes, l’obésité concerne 8,5 millions de personnes. Ces données ne décrivent pas une dérive ponctuelle, mais une trajectoire collective.
Une trajectoire dont le coût est considérable : 11 milliards d’euros pour le diabète, 12,7 milliards pour l’obésité et ses complications. Ces dépenses sont prises en charge par la collectivité, principalement via la Sécurité sociale. Le déséquilibre est manifeste. Les profits sont captés par quelques grandes entreprises – Nestlé, Danone, Lactalis – tandis que les conséquences sanitaires sont socialisées. Les profits sont privés. Les maladies sont publiques.
Mais cette mécanique ne touche pas l’ensemble de la population de manière homogène. Les inégalités sociales de santé y sont particulièrement visibles. L’accès à une alimentation de qualité reste fortement conditionné par les ressources économiques. Lorsque les contraintes budgétaires sont fortes, les choix alimentaires le sont aussi. Les produits les moins chers sont souvent les plus transformés, les plus sucrés, les moins favorables à la santé.
Dans ces conditions, parler de responsabilité individuelle n’a guère de sens. Il s’agit d’une organisation sociale de l’alimentation, dans laquelle les populations les plus précaires sont les plus exposées. Les chiffres confirment cette réalité : les 10 % des ménages les plus modestes présentent un taux de diabète 2,8 fois supérieur à celui des plus aisés.
Face à cela, l’action publique demeure largement insuffisante. L’encadrement est partiel, les mesures souvent limitées. Plus encore, les entreprises concernées continuent de bénéficier d’aides publiques, de dispositifs de soutien à l’export et d’avantages fiscaux, sans contreparties substantielles en matière de qualité nutritionnelle. Le paradoxe est frappant : des fonds publics soutiennent des acteurs dont les pratiques contribuent à la dégradation de la santé publique. Le contrôle, quant à lui, repose en grande partie sur les industriels eux-mêmes, à travers des dispositifs d’autocontrôle et de déclaration. Une configuration qui interroge nécessairement, tant elle suppose que les acteurs économiques s’imposent spontanément des contraintes contraires à leurs intérêts. Les sanctions prévues apparaissent, en outre, peu dissuasives. Une amende de 30 000 euros représente une charge marginale pour des groupes dont le chiffre d’affaires se compte en dizaines de milliards. 30 000 euros pour des multinationales, ce n’est pas une sanction. C’est un coût de fonctionnement.
Et quand les scandales sanitaires éclatent, la réalité rattrape ce système. L’affaire Lactalis, avec des nourrissons contaminés à la salmonelle, l’a brutalement rappelé. Produits retirés trop tard, alertes ignorées, responsabilités diluées : au bout de la chaîne, ce sont toujours les mêmes qui paient. Les enfants. Car cette industrie ne se contente pas de produire. Elle organise le doute, finance des discours, brouille les responsabilités pour continuer à vendre.
Dans ce contexte, l’interdiction des sucres ajoutés pour les nourrissons constitue une mesure nécessaire. Mais elle ne saurait suffire. Car le problème ne se limite pas à une catégorie de produits. Il tient à l’ensemble d’un modèle agroalimentaire structuré par la recherche de rentabilité à court terme, au détriment de la santé publique.
Dès lors, plusieurs exigences s’imposent. La transparence complète sur la composition des produits et les chaînes d’approvisionnement. La mise en place d’un contrôle sanitaire public, indépendant et contraignant. La conditionnalité stricte des aides publiques. L’extension des interdictions à l’ensemble des produits destinés aux enfants, y compris le lait infantile. L’interdiction de la publicité pour les aliments ultra-transformés visant les plus jeunes.
Au fond, la question posée dépasse largement celle des sucres ajoutés. Elle engage une conception de l’alimentation comme droit fondamental. Elle interroge notre capacité collective à protéger les plus vulnérables face à des intérêts économiques puissants. Il ne s’agit pas seulement de nutrition. Il s’agit d’un choix de société. Accepter que des logiques industrielles façonnent dès le plus jeune âge les habitudes alimentaires, au prix de conséquences sanitaires lourdes. Ou décider d’y mettre un terme. On ne protège pas les enfants avec des demi-mesures. La santé des enfants n’est pas un marché.