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Thomas Portes
Actualités

🇺🇸 Plongée au cœur des élections américaines, jour 2

À trois jours du scrutin, la tension est palpable. Il est difficile de faire plus de 50 mètres au cœur de Washington sans apercevoir un journaliste ou être alpagué par un appel au vote.

atisĂ©s par l’attaque du Capitole de 2021, les commerçants se barricadent, dressent des panneaux en bois devant les vitrines. Ă€ 72h du scrutin, on dirait que la ville se prĂ©pare Ă  un siège. Si l’issue est indĂ©cise, la rĂ©action de Trump et de ses partisans en cas de dĂ©faite l’est tout autant. L’ancien PrĂ©sident va-t-il reconnaĂ®tre le rĂ©sultat s’il est battu ? Plusieurs indices, comme la multiplication des recours dĂ©jĂ  engagĂ©s sur un scrutin qui ne s’est mĂŞme pas encore tenu et ses allusions Ă  peine voilĂ©es Ă  la supposĂ©e malhonnĂŞtetĂ© du rĂ©sultat laissent craindre le pire. Son propre camp semble incapable de rĂ©pondre Ă  cette question. InterrogĂ© ce matin par l’OSCE, Mike Thom, directeur politique des RĂ©publicains, affirme que son Parti reconnaĂ®tra les rĂ©sultats des Ă©lections quels qu’ils soient – avant de prĂ©ciser qu’il ne pouvait parler Ă  la place de Donald Trump. 

« Le triomphe de l’argent Â» 

Depuis que je suis arrivĂ© Ă  Washington pour observer les Ă©lections amĂ©ricaines, on me parle plus d’argent que des sujets du quotidien des Ă©lectrices et des Ă©lecteurs. Le financement de la campagne est un sujet un peu technique, mais essentiel Ă  la comprĂ©hension de ce qui s’y joue. 

Il existe plusieurs types de financements. D’abord, les individus peuvent donner 3300 dollars Ă  un candidat, 5000 dollars aux “comitĂ©s d’action politique” (dits “PAC”) et 10.000 dollars Ă  un parti politique. Ces trois niveaux de donations sont plafonnĂ©s lorsqu’il sont adressĂ©s au candidat sans intermĂ©diaire : on parle de “dĂ©pense directe”. ThĂ©oriquement, Jeff Bezos et un livreur Amazon ont droit au mĂŞme niveau de dons et sont soumis aux mĂŞmes plafonds. Dans les faits, tout se joue sur les dĂ©penses dites « indĂ©pendantes Â». En 2010, la Cour SuprĂŞme amĂ©ricaine a autorisĂ© la crĂ©ation de ce que l’on nomme les “SuperPAC”. LĂ  oĂą elles ne reprĂ©sentaient que 4% du total dĂ©pensĂ© par les candidats, elles sont dĂ©sormais Ă  l’origine de  23% des sommes engagĂ©es dans les campagnes. Proclamant une incompatibilitĂ© du plafonnement de ces dons “indĂ©pendants” avec les libertĂ©s constitutionnelles amĂ©ricaines (concrètement, le droit de financer librement), la Cour autorise dĂ©sormais les SuperPAC Ă  lever des sommes illimitĂ©es Ă  condition de ne pas se coordonner avec le candidat et de publier les sources de donations. Problème : la Cour autorise Ă©galement des dons via des organisations dites “501c”, qui elles n’ont aucune obligation de rendre publique la provenance de leurs dons. Organisations 501c et SuperPAC crĂ©ent donc des chaĂ®nes de financement entre elles qui permettent des transferts d’argent complètement opaques. “Des boĂ®tes noires”, comme le dit Anna Masseglia de l’ONG Open Secrets, première ONG amĂ©ricaine travaillant sur la transparence en politique. Ce système viciĂ© rend les donateurs anonymes et les garde-fous lĂ©gaux de la traçabilitĂ© faciles Ă  contourner. Pour ce qui est de l’absence de “coordination”, on s’interroge sur la faisabilitĂ© de vĂ©rifier qu’une directrice de campagne ne parle pas argent avec le responsable d’un superPAC alors mĂŞme qu’ils sont autorisĂ©s Ă  se rencontrer. Le plus connu des dirigeants de SuperPAC s’appelle Elon Musk. Vaste blague que d’imaginer qu’il s’en tienne aux rĂ©sultats du match des Knicks quand il invite l’ex-prĂ©sident des USA Ă  boire un Coca-Cola. 

Autre Ă©lĂ©ment d’importance : l’utilisation des fonds. Historiquement, les millions dĂ©boursĂ©s par ces comitĂ©s finançaient surtout les publicitĂ©s gĂ©antes qu’affichent sans relâche les Ă©crans des restaurants et qu’arborent les panneaux de dizaines de mètres de long que je vois partout au-dessus des routes Ă  l’effigie des candidats. Dans cette campagne on voit pour la première fois, comme le souligne Sara Gosh du CLC, une organisation non partisane qui Ă©value les processus dĂ©mocratiques amĂ©ricains, la SuperPAC de Musk financer les campagnes de porte-Ă -porte. Toujours pas de coordination avec les Ă©quipes de campagne du candidat ? “La dĂ©mocratie amĂ©ricaine ne peut pas survivre Ă  cela” affirment les experts invitĂ©s par l’OSCE. Juristes, constitutionnalistes, observateurs et activistes plaident pour une rĂ©forme du financement des campagnes. Comme je l’évoquais hier, les sommes sont ubuesques : 15 milliards de dollars ont Ă©tĂ© investis dans la seule prĂ©sidentielle. Manifestement ici, aucune victoire ne se fait sans des tonnes d’argent : le sĂ©nateur Ben Gardin nous prĂ©cise que dans la course sĂ©natoriale qui se joue en parallèle, chacun des candidats investit jusqu’à 100 millions de dollars. 

« Gaza peut-elle faire perdre Kamala ? Â» 

Alors que l’élection promet de se jouer Ă  quelques voix, la dĂ©fense des Palestiniens pourrait bien faire basculer le scrutin. De nombreuses voix se sont Ă©levĂ©es ces dernières semaines pour appeler Ă  boycotter Harris, accusĂ©e d’être complice du gĂ©nocide en cours Ă  Gaza. Depuis des mois, l’administration Biden est sous le feu des critiques pour son soutien inconditionnel Ă  IsraĂ«l et sa rĂ©pression inĂ©dite de la jeunesse qui s’est massivement mobilisĂ©e, notamment sur les campus. Si elle reprĂ©sentait pour de nombreux militants l’espoir d’une voix plus ferme avec IsraĂ«l, la vice-prĂ©sidente peine Ă  se distinguer de son ancien binĂ´me. Les livraisons d’armes continuent et aucune sanction n’est envisagĂ©e contre le gouvernement de Netanyahu. Celui-ci est d’ailleurs rĂ©cemment venu s’exprimer librement devant le Congrès, dĂ©roulant ses Ă©lĂ©ments de langage pour justifier l’extermination du peuple Palestinien. InterrogĂ© sur ce sujet par mon collègue sĂ©nateur Canadien, un reprĂ©sentant des DĂ©mocrates indique que la position de son parti est claire : cessez-le-feu, libĂ©ration des otages et cohabitation entre les États de Palestine et d’IsraĂ«l. MĂŞme si je connais les positions de Harris et de son Ă©quipe sur ce sujet, je dois dire mon Ă©tonnement ce matin de ne pas entendre un mot pour les victimes civiles palestiniennes assassinĂ©es par IsraĂ«l, pour l’accĂ©lĂ©ration de la colonisation en Cisjordanie ou encore pour l’invasion du Liban. 

Cette question peut-elle vraiment coĂ»ter l’élection aux DĂ©mocrates ? C’est cette question que je brĂ»le de poser Ă  Sarah Schulman, essayiste, Ă©crivaine, enseignante et membre du bureau de Jewish Voices for Peace (Les voix juives pour la Paix) que je rencontre Ă  peine arrivĂ© Ă  New-York. C’est une des voix puissantes de la mobilisation en soutien du peuple palestinien. Sa rĂ©ponse est sans appel: « depuis Clinton on s’accroche Ă  l’illusion que tel ou telle aura une position diffĂ©rente sur la Palestine Â». Elle me retourne la question: est-ce que je pense que Kamala Harris changera de position sur la Palestine une fois Ă©lue PrĂ©sidente ? Nous rĂ©pondons tous les deux que non. Les dĂ©mocrates sont depuis longtemps alignĂ©s sur une position de soutien inconditionnel Ă  IsraĂ«l au nom du fameux « droit Ă  se dĂ©fendre Â». Tant pis pour les Ă©lecteurs Arabes amĂ©ricains, nombreux Ă  dĂ©noncer le soutien apportĂ© Ă  IsraĂ«l par l’administration de Joe Biden dans la guerre conduite Ă  Gaza et qui n’ont pas l’intention de voter pour la candidate dĂ©mocrate. Au Michigan, Ă©tat pivot qui balance entre DĂ©mocrates et RĂ©publicains, ils sont pourtant très nombreux et Biden l’avait emportĂ© de seulement 154000 voix en 2020.

Quand j’interroge Sarah sur le climat politique autour de cette question, elle me dĂ©crit une situation analogue Ă  celle de la France. Le climat de rĂ©pression est sans merci dans le milieu universitaire et sur les 300 campus mobilisĂ©s pour la paix. En France, nous connaissons les commissions disciplinaires qui prononcent des exclusions et des suspensions. Ici, certaines universitĂ©s vont plus loin et la direction refuse de diplĂ´mer les Ă©lèves qui ont participĂ© Ă  des mobilisations en soutien au peuple palestinien. Dans les mĂ©dias, silence gĂ©nĂ©ralisĂ© y compris chez les forces qu’on imaginerait plus progressistes, comme le New-York Times ou le Washington Post. Sarah Schulman, juive dĂ©coloniale comme les 37 000 adhĂ©rents de Jewish Voices for Peace, me confirme cette autre similitude avec la France : la lutte contre l’antisĂ©mitisme est instrumentalisĂ©e pour disqualifier celles et ceux qui se mobilisent. « Un juif peut-il ĂŞtre antisĂ©mite ? Â» se demande-t-elle Ă  voix haute. Avant que l’on se sĂ©pare, elle me confie son inquiĂ©tude quant aux rĂ©sultats des Ă©lections et Ă  la possible victoire de Trump. On sent le pays tout entier au bord d’un gouffre d’inconnu. « Le pays est fracturĂ© oui, mais c’est une fracture qui a glissĂ© dans les dix dernières annĂ©es. Ce qu’on appelle la gauche ici est bien plus Ă  droite qu’avant Â». Une fracture qui laisse pour compte et pour oubliĂ©es des dizaines de milliers de vies palestiniennes. 

« Dernière ligne droite Â»

Au moment d’écrire ces quelques lignes, les candidats jettent leurs dernières forces dans la bataille et lorsque leurs avions respectifs se posent sur les tarmacs des aĂ©roports, ils se croisent parfois de quelques mètres seulement. Comme il y a quelques jours, lorsque Donald Trump a tenu un meeting en GĂ©orgie devant une foule impressionnante pendant que Kamala Harris exhortait les indĂ©cis du Michigan Ă  se mobiliser. Énième Ă©pisode: la chaĂ®ne NBC s’est vue contrainte hier soir de diffuser un court message de l’ancien prĂ©sident Trump pour rééquilibrer le temps d’antenne, suite Ă  l’apparition surprise de Kamala Harris dans l’émission “Saturday Night Live”. 

Dans le train entre Washington et New York, j’échange avec un journaliste français spĂ©cialiste des Ă©lections amĂ©ricaines qui me confie son pronostic : Trump va perdre et “plus largement que prĂ©vu. Les femmes vont faire Ă©lire Harris Â». Rendez-vous mardi soir pour confirmer ou non cette prophĂ©tie. 

Meeting : un homme en costume sourit à côté d’un homme en casquette, poing levé, derrière un pupitre « Trump Vance 2024 ».
Obélisque du Washington Monument reflété dans le bassin, par temps clair.
Deux personnes en conversation attablées dans le salon d’un hôtel.
Un voyageur lit un journal déplié dans une voiture de train, paysage défilant à la fenêtre.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes