Retraites : la véritable violence n’est pas dans la rue
Le 21 février, c’est Mardi Gras. Et dans de nombreux pays du monde, les jours qui précèdent sont ceux du carnaval. Dimanche 19 février, le carnaval de Paris fêtera ses 25 ans.
Si la bourgeoisie s’est peu à peu emparée de cette fête et de la liesse qui en découle, la tradition carnavalesque demeure malgré tout l’arme des opprimés, qui par le truchement du déguisement, en ayant recours au grotesque et à l’exubérance, provoquent l’autorité et la tourne en dérision.Les actions politiques actuelles empruntent souvent à l’imaginaire du carnaval et aux animations qui s’y rapportent. Les manifestations mettent en scène des mobiles géants, danses, déguisements… l’agit-prop s’approprie ses codes et ceux de la kermesse à coup de saynètes et de chamboule-tout.
C’est ce type d’action que les inspecteurs et inspectrices du travail ont choisi de mener le vendredi 10 février dernier devant leur ministère de tutelle. À leur demande, je suis venu les soutenir.Alors que, durant deux semaines, nous avons mené au cœur de l’hémicycle et dans la rue un combat frontal, radical avec le gouvernement sur la question de la réforme des retraites, j’ai choisi d’être à leurs côtés et de me prêter avec eux au jeu de chamboule-tout.
Dans ce cadre, j’ai posé mon pied sur une balle où étaient collées des photos du Ministre du Travail Olivier Dussopt et du Président de la République Emmanuel Macron. A mon tour, j’ai défié l’autorité comme d’autres brûlent le « roi-carnaval ». Et parce que nous ne sommes plus au 18e siècle mais au 21e, et que les foules ne s’amassent plus sur la place du village mais sur les réseaux sociaux, c’est à twitter que cette image a été destinée.
Certains l’ont pris pour un appel à la violence. Certains en ont été sincèrement choqués. A ceux-là, j’ai présenté mes regrets. Mais je l’ai dit aussi et je le répète ici. Mon tweet n’est en aucun cas un appel à la violence. Et je ne regrette pas d’avoir accompagné les manifestants et de l’avoir assumé publiquement. L’essayiste gallois Raymond William écrivait : « Être vraiment radical, c’est rendre l’espoir possible plutôt que le désespoir convaincant ». Carnaval et caricature sont des armes incontournables de cette radicalité.
Le droit au blasphème et à la caricature, une tradition française.
Si les historiens évaluent parfois les débuts du carnaval à la Rome antique, c’est en 1646 que le mot caricature apparait dans la préface d’un ouvrage du peintre italien Annibal Carrache. Une tradition déjà en cours dans l’Égypte ancienne. En France, dès la révolution de 1789, les images de caricatures vont se multiplier. On estime ainsi que ce sont plus de 1500 caricatures qui entre 1789 et 1792 vont essaimer dans le pays, soit plus d’une par jour. La presse royaliste répliquera en utilisant des caricatures contre les révolutionnaires. La caricature devient un langage politique qui assume un objectif : réveiller l’esprit public et faire sentir combien sont atroces et ridicules les ennemis de la liberté et de la république.
Notre pays est riche d’une longue tradition de la caricature. Je ne vais prendre que deux exemples. 1894 – 1906, l’affaire Dreyfus. Pendant 12 ans cette histoire va bouleverser le pays et les caricatures vont être utilisées par les deux camps (pro et anti Dreyfus) pour influer sur l’opinion publique. Ensuite mai 68. C’est un autre temps forts des caricatures dans notre pays avec la naissance de journaux uniquement satiriques comme Hara Kiri et Charlie Hebdo. Des journaux qui eux aussi utilisent la caricature en vue de provoquer le public bien-pensant et de ses valeurs.
Il suffit de se remémorer les dessins de Daumier dans les journaux de Philippon pour se convaincre que la caricature est un instrument de propagande, et que cette fonction la conduit à entrer en relation avec l’opinion publique. La caricature mène un combat. À savoir être utile à convaincre largement le public qu’elle vise.
SI mon tweet a provoqué autant « d’agitation » c’est qu’il a fait l’objet d’une instrumentalisation manifeste de la part d’une minorité présidentielle en très grande difficulté. La polémique a commencé lors de la niche parlementaire du PS où les macronistes n’avaient pas de solutions pour s’opposer au vote relatif à la nationalisation d’EDF. Le lendemain pour refuser les débats sur la réforme des retraites et éviter de mettre à jour leurs mensonges, la Présidente du groupe Aurore Bergé a fait le choix de m’empêcher de parler lors de ma défense d’un amendement avec la complicité évidente de la présidente de l’Assemblée nationale, elle aussi macroniste. Ils sont les auteurs du tumulte qu’on me reproche. Personne n’est dupe de la stratégie dont j’ai fait l’objet.
Au-delà de cette stratégie politique dangereuse, en me sanctionnant au même niveau qu’un député d’extrême-droite ayant tenu des propos racistes dans l’hémicycle, la macronie banalise le racisme. Mais qui peut être surpris de la part d’un gouvernement et d’une majorité qui n’ont eu de cesse de faire la courte échelle à l’extrême-droite. N’oublions pas que c’est Renaissance qui a fait élire deux députés du Rassemblement National, que sur 63 duels au second tour des élections législatives entre un candidat du RN et de la NUPES, seuls 7 candidats macronistes battus au premier tour ont appelé à voter pour la Nupes contre le RN. N’oublions pas non plus les propos du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin citant l’historien de l’Action Française lors de l’ouverture des débats sur l’immigration ou le Président de la République qui réhabilite Pétain et demande une fiche sur l’immigration à Éric Zemmour. Cerise sur le gâteau, Elisabeth Borne porte aujourd’hui une réforme des retraites qui se trouvait dans le programme d’Éric Zemmour. Et après ils viendront faire le tour des plateaux télés pour dire « nous sommes le rempart à l’extrême-droite ». En 2017 il y avait mois de 10 députés d’extrême-droite, 5 ans après ils sont 88. Le rempart s’est transformé en autoroute.
La violence sociale, la grande absente.
Que n’a-t-on pas entendu après mon tweet. Appel à la décapitation, comparaison avec DAESH, appel à la violence et au meurtre, terrorisme … Des amalgames indignes qui poursuivent un seul but, cacher leurs propres turpitudes. Dans notre société il existe une vraie violence, une violence de classe. Plusieurs de mes collègues (Aurélie Trouvé, Aurélien Saintoul, Manuel Bompard) ont rappelé une réalité, celle des morts au travail. La France, l’un des pays les plus riches du monde, est championne de l’hécatombe avec, chaque année, plus de 1200 morts du travail. Un nombre en augmentation permanente depuis 2017. Cette réalité ne vient pas de nulle part. Celles et ceux qui prennent des décisions politiques qui dégradent les conditions de de travail des salariés (comme la surpression des CHSCT, la disparition de la visite médicale, la généralisation du travail du dimanche) ont une responsabilité. Oui les politiques menées tuent des gens au travail, et ceux qui les votent et les appliquent en sont les responsables. L’exemple ultime est incarné par cette réforme des retraites. Je ne vais pas ici détailler l’ensemble des chiffres dont nous disposons car tout le monde les maitrise parfaitement, et cela explique l’ampleur de la contestation sociale. Je n’en prends qu’un pour montrer combien cette réforme est violente. Si elle venait à être mise en application, le risque de décès avant la retraite qui est actuellement de 5,1 % passerait à 6,5 %, soit environ 9 000 personnes supplémentaires chaque année qui mourront avant la fin de leur carrière professionnelle. Les gens qui demain voteront cette réforme vont sacrifier, en conscience, 9000 personnes par an. Alors la question mérite d’être posée. De quel côté est la violence ? La réponse ne fait aucun doute. Ce sont les tenants de ces politiques ultralibérales qui sont les violents. Une violence de classe assumée mais qu’ils voudraient garder cachée dans leurs bureaux feutrés. Ne comptez pas sur nous pour jouer cette partition. Nous ne cesserons de mettre en lumière ces choix politiques et leurs conséquences mortelles sur la vie des gens.
Une guerre de classe.
Durant 15 jours ils ont tenté de nous faire taire par tous les moyens. Ils ont créé des incidents, organisent des polémiques, ont parlé de nos manières et de nos mots. C’est une vielle tradition de la bourgeoisie de ce pays : tenter de nous rabaisser en nous faisant des leçons de bonnes manières. Ce qui se passe sous nos yeux n’est ni plus ni moins que l’explosion d’un pouvoir minoritaire. Ces attaques cachent une extrême fragilité. Ils sont tétanisés. Ils ont peur d’être balayés. La colère du peuple est là. Elle s’exprime partout dans le pays. Le feu a pris à la plaine et il n’est pas près de s’éteindre. Jamais nous ne baisserons les yeux devant cette « bonne société ». Nous sommes entrés en masse dans l’Assemblée pour porter la voix du peuple, pour porter sa colère et pour s’opposer à cette réforme. Comme le dit Jean-Louis Debré dans les colonnes de Libération « nous ne sommes pas ici pour boire le thé ». En obstruant les débats, en méprisant les mobilisations, en insultant les grévistes, ce gouvernement joue un jeu dangereux. Ne pas écouter le peuple, c’est s’exposer à sa colère. Collègues revenez à la raison ! Car comme le dit un slogan présent dans les manifestations « le peuple à faim de révolte ». Rendez-vous le 7 mars pour bloquer le pays, jusqu’au retrait !

