Jour 1 : À la rencontre des Kurdes du Rojava
Mercredi 23 janvier, 15h55, aéroport d’Orly.
Je m’apprête à embarquer pour le Rojava en compagnie d’une délégation composée de Lamya Kirouani, conseillère départementale PCF du Val-de-Marne, Danielle Simonet, députée EELV de Paris, Jérôme Gleizes, conseiller régional EELV d’Île-de-France et Geneviève Garrigos, conseillère de Paris PS, et Dylan Boutiflat, membre du PS.
Pourquoi ce voyage ? Il y a moins d’un mois, je prenais la tête du groupe d’études « Kurdes » à l’Assemblée nationale. Jamais je n’aurais imaginé que cela me conduirait si rapidement au cœur du territoire kurde, dans le nord de la Syrie : le Rojava.
Il y a quelques jours, mon collègue député Hadrien Clouet m’a transmis une invitation officielle de l’Administration Démocratique Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), nous conviant aux commémorations des 10 ans de la libération de la ville de Kobané et me chargeant, en tant que président du groupe d’études sur le peuple kurde, d’y représenter le mouvement de la France Insoumise. Cette mission est à la fois un honneur et une lourde responsabilité.
Dès cette invitation reçue, nous avons immédiatement pris contact avec l’association France-Kurdistan et Kerim Kamar, représentant du Rojava en France. Un tel déplacement, même organisé dans un délai restreint, ne peut s’improviser. L’expertise d’acteurs engagés depuis des années sur cette question, habitués à se rendre sur place, a été essentielle. Je tiens également à remercier mon équipe, qui a multiplié les notes, les appels et les rencontres pour me fournir une vision aussi actualisée que possible de la situation. Une tâche ardue, tant la réalité sur le terrain évolue d’heure en heure.
« La chute de Bachar el-Assad redessine les équilibres régionaux »
Au moment du décollage, plusieurs sentiments m’animent. D’abord, une appréhension, compte tenu du contexte géopolitique dans lequel ce voyage s’inscrit. Les Kurdes du Rojava, premiers remparts contre l’expansion de Daech — un rôle unanimement salué par la communauté internationale — voient aujourd’hui leur existence directement menacée. Depuis la chute du dictateur Bachar el-Assad, ils sont pris entre deux feux : d’un côté, les milices pro-turques multiplient les offensives à la frontière avec la Turquie ; de l’autre, de difficiles négociations se poursuivent avec le nouveau maître de la Syrie, Ahmed Hussein al-Charaa, qui cherche à unifier le pays en désarmant les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Ces derniers jours, de violents affrontements ont eu lieu autour de la ville de Kobané, causant plusieurs morts. Nous nous préparons donc à entrer dans une zone de combats.
Ma participation à cette délégation répond à une demande de nos camarades kurdes. Pour eux, la présence de délégations étrangères est un moyen précieux de maintenir la question kurde, et plus particulièrement celle du Rojava, au cœur des discussions internationales. À l’appréhension se mêle donc un sentiment de fierté : celui de rester fidèle à nos engagements pour le droit des peuples à l’autodétermination.
Une solidarité enracinée
Depuis de nombreuses années, une tradition de solidarité unit la gauche française et le peuple kurde. Cette solidarité s’exprime à travers des actions destinées à influer, autant que possible, sur la situation sur place, mais également à travers un soutien à la communauté kurde présente en France.
Insister sur cette dimension « nationale » de la solidarité me semble essentiel, car elle revêt une importance capitale. En une décennie, la communauté kurde de France a été frappée à deux reprises par des actes terroristes, dont l’un orchestré directement par les services secrets turcs. Six personnes ont été assassinées en plein Paris. Nous ne devons jamais l’oublier. Face à cette situation, je regrette que la France pratique un jeu de dupes : si les discours officiels regorgent de formules de soutien, la réalité est toute autre. La France continue d’extrader des militants kurdes, souvent proches ou membres du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), pour les livrer aux autorités turques, les exposant ainsi à la torture et à des procès inéquitables.
« Peuple kurde, de quoi parle-t-on ? »
Pour celles et ceux qui m’accompagneront dans ce périple, il me semble utile de rappeler quelques faits historiques pour mieux comprendre les enjeux et le contexte.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres promettait au peuple kurde un État indépendant. Près d’un siècle plus tard, cet objectif reste un mirage. Les Kurdes constituent le plus grand peuple apatride au monde, avec une population estimée à plus de 45 millions de personnes, majoritairement réparties entre quatre pays : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. En France, ils sont environ 300 000.
L’histoire du peuple kurde est jalonnée de moments d’espoir mais aussi de répression. En 1988, plus de 150 000 civils ont été massacrés par le régime de Saddam Hussein, notamment lors du bombardement chimique de la ville kurde d’Halabja. Ces dernières années, les Kurdes ont attiré l’attention internationale grâce à leur rôle crucial dans la lutte contre l’État Islamique. En première ligne face à Daesh, les Unités de protection du peuple (YPG) et les célèbres Unités de défense des femmes (YPJ) ont été saluées comme des héros à travers le monde… avant d’être abandonnées par la coalition internationale. Une fois encore, le droit à l’autodétermination des peuples a été sacrifié sur l’autel des agendas belliqueux de la communauté internationale.
Ces quelques rappels sont essentiels pour saisir la portée de ce voyage et l’importance de soutenir le peuple kurde. Non pas par romantisme pour une révolution armée marxiste-léniniste, mais parce que ce peuple porte depuis longtemps un projet de société profondément égalitaire et novateur, y compris sur les questions démocratiques, et ce dans un contexte particulièrement hostile. Face aux replis identitaires, les Kurdes ont toujours choisi l’ouverture et l’émancipation : une source d’inspiration et un exemple de détermination à rester fidèle à leurs valeurs.
2h45. Arrivée à Erbil, capitale du Kurdistan irakien.
Le dépaysement est total. Un immense aéroport, presque désert en pleine nuit. Après un passage assez long pour obtenir nos visas, nous retrouvons les chauffeurs qui nous amèneront à destination. La destination ? Semalka, poste frontière d’entrée du Rojava, situé à trois heures de route.
Nos conducteurs ayant calculé notre arrivée en fonction des horaires d’ouverture du poste frontière, nous attendons plusieurs heures avant de prendre la route. Dès les premiers kilomètres, une odeur brute d’essence envahit nos narines ; elle nous accompagnera tout au long du trajet. Les dizaines de stations-service qui jalonnent le parcours témoignent des richesses pétrolières de cette région. Mais ce pétrole divise : les Kurdes de Syrie accusent leurs homologues irakiens de pactiser avec Erdogan en vendant cette ressource à la Turquie.
Sur la route, les checkpoints se succèdent. À chaque fois, même scénario : contrôle des passeports, vérification de nos visages. Les agents sont armés et peu accueillants. La tension est palpable.
7h55. Arrivée au poste frontière de Semalka.
Ce lieu unique, où se rencontrent trois frontières – Turquie, Irak et Syrie – est chargé d’histoire. Elle s’écrit ici, sous nos yeux. Pour rejoindre le Rojava, il faut s’armer de patience : franchir les 500 mètres qui séparent l’Irak de la Syrie et traverser le Tigre nous prendra plus d’une heure trente. Fouille des sacs, vérification répétée des passeports et de nos cartes d’élus, transferts d’une salle à une autre, puis attente d’un minibus… Un véritable parcours du combattant. Sécurité indispensable ou excès de zèle ?
10h30. Sous un soleil radieux, nous franchissons enfin le Tigre et posons nos pieds sur le sol du Rojava.
A notre arrivée, nous sommes accueillis par le D. Mehemed Karêm, qui nous présente le programme de la semaine et nous remercie pour notre présence. Qamichli, Raqqa, Kobané, visite de camps de réfugiés, échanges avec les forces démocratiques syriennes, les YPG… Une semaine intense nous attend.
Après plus de 20 heures de voyage, la fatigue se fait sentir. Avant de quitter la frontière pour notre première destination, nous attendons l’arrivée de membres d’autres délégations étrangères.
Départ vers Qamichli
13h. Enfin, nous prenons la route vers la capitale du Rojava. Trois heures et demie de trajet sur des routes qui, en France, seraient sans doute interdites à la circulation. Cela n’effraie pas notre chauffeur de bus, qui double à droite, à gauche, et manœuvre habilement parmi les nombreux pièges. Le paysage défile sous nos yeux : d’un côté, des bâtiments dont la construction semble figée au premier étage, comme si le temps s’était arrêté ; de l’autre, des dizaines de chevalets de pompage témoignent de la richesse du sol du nord de la Syrie, un sol convoité autant par la Turquie que par le régime syrien.
Mon regard est irrémédiablement attiré par ces centaines d’enfants que j’aperçois : pieds nus, livrés à eux-mêmes, jouant au milieu de la poussière. La pauvreté est visible, crue, brutale. Plus nous avançons dans les terres du Rojava, plus nos passages aux checkpoints se font tendus. Nous sommes bel et bien dans un territoire en guerre.
Un incident survient, emblématique de la méfiance ambiante: notre convoi est brusquement immobilisé sur le bas-côté après qu’un garde a soupçonné un membre de la délégation de l’avoir pris en photo. De longues minutes de négociations s’ensuivent entre les militaires et nos accompagnatrices kurdes. Finalement, nous sommes autorisés à repartir, frôlant ainsi un incident diplomatique.
Vers 16h30, nous arrivons à Qamishlo. Ici, la mémoire des martyrs kurdes tombés au combat est omniprésente. À chaque rond-point, des banderoles et des stèles rendent hommage à ces combattants. Avant la tombée de la nuit, nous arpentons quelques rues autour de notre hôtel. Nous croisons un groupe de réfugiés : plus de cinquante personnes, dont de nombreux enfants, hébergés dans un bâtiment désaffecté de l’ancien régime. Si l’on parle souvent des réfugiés syriens, on évoque bien trop rarement la situation des Kurdes déplacés sur leur propre territoire.
De retour à l’hôtel, nous échangeons sur le programme du lendemain : départ à 7h pour visiter le camp de réfugiés d’Al-Hol, suivi de rencontres avec les YPG et les FDS. Une journée porteuse d’enjeux et de riches interactions humaines, nous attend.











