Jour 2 : Echange avec les forces d’auto-défense et camp d’Al-Hol
Voyage au Rojava | jour 2 – 24.01
Entre guerre et embargo
7h00. Nous prenons la route en direction du camp d’Al-Hol. Changement de décor. Notre délégation, composée de quarante personnes, regroupe des journalistes italiens, slovènes, espagnols, belges et d’autres nationalités. Escortés par des officiels kurdes et des hommes en armes, nous nous dirigeons vers le camp, situé à environ deux heures de route de notre hôtel à Qamichli.
Dès les premiers kilomètres, un détail attire mon attention : au loin flotte un drapeau russe. Bien que la présence de bases russes en Syrie sous le régime de Bachar Al-Assad soit connue, je suis surpris de constater leur persistance dans le nord du pays – sûrement temporaire néanmoins. Avec le changement de pouvoir, l’armée russe a commencé à retirer ses forces, notamment de l’aéroport de Qamishli, frappé par l’armée israélienne, qui accuse la zone de servir de base à des forces militaires iraniennes.
Au fil de la route, les conséquences de la guerre et de l’embargo turc se manifestent partout. Une immense pauvreté frappe les habitants du Rojava. Je reste marqué par la pollution due aux plastiques : dans les champs, les jardins, au bord des routes… les débris jonchent toutes les surfaces. Des experts régionaux alertent depuis des années sur cette pollution des sols, quasi irréversible. Difficile cependant de blâmer la population du Kurdistan d’abord occupée à la lutte pour sa survie.
Les médias occidentaux sont largement silencieux sur la question, mais une offensive d’une rare violence se déroule actuellement dans la région, mettant en lumière toute la complexité cette situation. Près du barrage de Tichrine, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) affrontent des milices turques. Depuis la chute d’Assad, la Turquie a intensifié ses efforts pour affaiblir les FDS, soit de manière directe, avec bombardements et drones, soit de manière indirecte via les supplétifs de l’Armée nationale syrienne (ANS), dans le but d’annexer une partie de leur territoire. En décembre, l’ANS a repris Manbij, après Afrin, dans le but de créer une zone tampon entre la frontière turque et les territoires administrés par l’AANES en Syrie. Le territoire est ainsi morcelé : au bout de 40km, notre convoi doit contourner des zones passées sous contrôle turc avant d’atteindre Al-Hol.
Al-Hol : camp, prison et incubateur à djihadistes
Je m’étais beaucoup renseigné sur ce camp. Mais rien ne peut préparer à l’arrivée à Al-Hol. Depuis le bus, l’étendue des milliers de tentes entourées de barbelés frappe immédiatement. Elles s’étendent sur des dizaines de kilomètres. Camp ou prison à ciel ouvert ?
À notre arrivée, nous sommes accueillis par Mme Cîhan Efrîn, administratrice du camp, qui expose la situation devant une délégation attentive. Aujourd’hui, Al-Hol abrite 39 000 personnes, dont 24 000 enfants.
Le camp est divisé en sections selon les nationalités, notamment entre Irakiens et Syriens. Une « annexe » regroupe plus de 6 000 étrangers femmes et enfants, principalement d’anciens membres ou familles des membres de Daech. L’administratrice explique qu’à la chute du régime d’Assad, ces femmes pensaient être libérées par le nouveau pouvoir.
A Al-Hol, la sécurité est une préoccupation omniprésente. À l’intérieur du camp, 600 policiers assurent la sécurité, tandis que l’extérieur est sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS/YPG). Malgré des opérations régulières de démantèlement, des armes sont fréquemment découvertes et la violence demeure endémique. Entre 2019 et 2020, plus de 150 assassinats ont été recensés. 10 gardes ont trouvé la mort. L’an dernier, lors d’une intervention de la coalition, un couple a été surpris en train de revêtir des ceintures explosives. Ils ont été arrêtés de justesse.
« 95 % d’entre eux ont fait savoir qu’ils voulaient partir. »
Privées de perspectives d’avenir, les personnes détenues à Al-Hol restent enfermées dans un cycle infernal.
Épuisées par cette gestion chaotique, les autorités kurdes réclament depuis longtemps la création d’un tribunal pénal international. Face à l’indifférence de la communauté internationale, elles demandent désormais aux pays concernés, comme la France, de récupérer leurs ressortissants.
La France ne peut plus se soustraire à ses obligations en matière de droits humains. Elle doit organiser leur rapatriement.
Lorsqu’on lui demande pourquoi les Français ne rentrent pas, l’administratrice répond sans détour : « Demandez à votre État. » Elle précise que des rapatriements ont eu lieu vers la France, le Royaume-Uni et même la Russie. « Les pays qui demandent leurs citoyens, nous les leur remettons sans problème. » Lorsqu’un journaliste évoque la position française, qui affirme qu’ils doivent être jugés sur place, elle rétorque : « Très bien, mais alors qu’ils nous donnent les moyens de les juger. Pendant longtemps, nous avons réclamé un tribunal pénal international, personne ne nous a soutenus. Aujourd’hui, la situation devient critique : nous sommes en guerre et le risque de résurgence de Daech est réel. »
Sur le plan humanitaire, la situation est dramatique. L’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins et à l’éducation est largement insuffisant. Les ONG tentent de pallier les carences, mais leurs moyens restent dérisoires. Elle affirme que si l’UNICEF assure l’éducation, certaines familles refusent pourtant d’envoyer leurs enfants à l’école.
Bien que des infrastructures sanitaires et alimentaires soient en construction, les conditions de vie demeurent extrêmement précaires. L’OMS est présente, mais les structures de soins sont largement insuffisantes, faisant du camp une véritable bombe à retardement sanitaire.
La menace d’une résurgence de l’État islamique est tangible.
Nous avons souhaité entrer dans le camp, rencontrer les familles et échanger avec elles. L’administratrice nous oppose une fin de non-recevoir : « Nous sommes vendredi, tout est fermé. C’est un jour sacré. Votre visite pourrait être perçue comme une provocation. Mais si vous revenez un autre jour, vous pourrez obtenir les autorisations nécessaires. » Elle ajoute que nous allons pouvoir nous approcher du camp et prévient : « Vous risquez de voir des enfants vous lancer des pierres. »
Elle souligne que l’idéologie de Daech est toujours profondément enracinée, constituant une menace permanente. « Nous avons combattu Daech pour le monde entier, mais surtout pour notre propre survie. »
« Tant qu’il restera l’un d’entre nous, nous continuerons de résister. Nous avons 12 000 martyrs tombés face à Daech. Ce sont nos enfants. »
Elle déplore l’abandon de leur lutte par la communauté internationale. « Nous n’avons aucune volonté expansionniste. C’est de l’autodéfense. Personne ici n’avait envie de prendre les armes et de perdre autant de vies. ».
« La seule chose dont nous avons besoin, c’est que la vérité soit dite. C’est tout ce que nous vous demandons. Nous avons confiance en notre force. »
YPJ/YPG sœurs et frères d’armes, héros des temps modernes
Notre prochaine étape est le quartier général des YPJ, les Unités de protection des femmes. Ces combattantes sont des légendes en France, leurs exploits relayés dans la presse et les médias.
De qui s’agit-il ? Ce sont les unités de protection du peuple formée intégralement de femmes. Elles sont une partie intégrante des YPG, les Unités de protection du peuple qui correspondent à la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) kurde en Syrie.
Nous sommes accueillis par Madame Rohilat Efrîn, commandant général des YPJ. Elle nous rappelle la gravité de la bataille autour du barrage de Tichrine. Comparable à la libération de Kobané, cette bataille est cruciale : le barrage alimente en eau et électricité toute la région. Depuis plusieurs semaines, l’armée turque et ses milices ciblent ce site vital. Des civils kurdes affluent pour le protéger pacifiquement, malgré les assassinats qui se multiplient. Rohilat Efrîn qualifie ces crimes de guerre et appelle à juger la Turquie.
Les forces kurdes ont rebaptisé ce site « barrage de la résistance ». Pour elles, ce « barrage de la résistance » symbolise leur lutte pour la survie.
Interrogée sur le nouveau pouvoir syrien, Rohilat Efrîn rappelle d’abord que l’AANES reste favorable à une Syrie unie, respectueuse de toutes les composantes de la société. Selon elle, la nouvelle constitution syrienne ne peut ignorer le modèle développé depuis plus de 13 ans dans le nord et l’est du pays, particulièrement en matière de démocratie, de respect des communautés et de la place des femmes dans la société.
Consciente des liens idéologiques entre HTC et Daech, la responsable des YPJ affirme qu’elle ne se contentera pas de simples déclarations sur papier, mais attend des actes concrets.
Lorsqu’il est question du rôle d’Israël et de l’occupation du plateau du Golan, sa réponse devient plus évasive, laissant transparaître une certaine gêne. Est-ce du fait de la présence massive de journalistes ou le poids d’un « allié » désormais encombrant, auteur d’un génocide à Gaza ?
Comme lors de la visite du camp, elles nous demandent de porter leur voix en France, de faire connaître leur cause et de les soutenir.
Avant de partir, je les remercie une dernière fois et leur assure de notre soutien. Cette rencontre restera gravée dans ma mémoire.
16h00. Direction le quartier général des YPG. Après avoir rencontré les femmes combattantes, nous nous rendons auprès des hommes. Nous sommes reçus par échanges avec Sîyamend Alî, porte-parole des YPG et Ajar Dawomed, responsable du Centre Média YPG. La teneur de l’échange sera sensiblement la même que précédemment.
Eux aussi insistent sur l’importance stratégique de la bataille de Tichrine, rappelant qu’une défaite priverait des milliers de villages d’électricité et d’eau. Une fois encore, le rôle de la Turquie et de ses supplétifs est pointé du doigt. Les militaires soulignent que l’attaque contre le barrage doit être considérée comme une attaque contre toute la Syrie et s’étonnent du silence du nouveau pouvoir. Selon eux, si la Turquie cible le barrage plutôt que Kobané, c’est parce qu’Erdogan sait qu’une attaque contre la ville déclencherait une réaction internationale.
Interrogés sur les intentions réelles de la Turquie derrière son soutien aux milices locales, ils sont catégoriques : « Tout cela montre que la Turquie cherche à occuper cette région et à y imposer son propre projet. »
« Personne n’aurait pu imaginer que le régime de Bachar tomberait en quelques jours. Aujourd’hui, la Syrie est plongée dans le chaos. Les factions qui nous attaquent en profitent. »
Concernant leurs relations avec le nouveau régime, ils affirment que « beaucoup aimeraient voir une bataille entre Damas et nous. Mais nous savons que ce n’est pas dans l’intérêt des Syriens. »
Sur Daech, le discours reste inchangé : s’ils ont été militairement défaits, leur idéologie est toujours bien vivante.
Les Forces démocratiques syriennes (FDS) affirment que leur engagement en faveur de l’unification du territoire syrien est conditionné à la garantie des droits des minorités. Elles insistent sur l’importance de défendre les droits des femmes, leur participation politique et leur rôle dans la construction de la nouvelle Syrie.
Selon les FDS, le partage équitable des ressources entre tous les Syriens est une priorité. Elles estiment qu’une nouvelle Constitution est indispensable et affirment qu’elles n’accepteront pas un texte élaboré sans leur participation.
Elles rappellent que, après plusieurs décennies de mise en pratique, il est impensable de revenir en arrière sur leur système de co-direction entre hommes et femmes.
Les FDS soulignent également la nécessité d’ouvrir des discussions avec Damas sur ces sujets, notamment en intégrant les Forces démocratiques syriennes et le YPJ, qui ont défendu la population face au régime de Bachar. Elles insistent sur l’importance d’aborder de manière sérieuse et inclusive l’avenir de ces forces.
Elles expriment une profonde déception face à l’évolution inquiétante des droits des femmes en Syrie.
Les FDS rappellent que ce combat a nourri un espoir collectif et qu’il est essentiel de définir comment chacun pourra y prendre part, y compris les chrétiens, dans la défense de la Syrie.
Enfin, elles expriment de vives inquiétudes concernant Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui entretient des liens avec Al-Qaïda. Elles considèrent que la question du futur des femmes dans le pays doit être une priorité et jugent que les garanties offertes par Damas restent insuffisantes.
Interrogés sur le rôle d’Israël dans la région, ils répondent n’avoir aucun échange ou lien avec cet État, mais sans jamais désapprouver l’occupation du plateau du Golan. Si je comprends que chacun agit en fonction de ses intérêts, j’ai du mal à accepter cette absence de condamnation d’un État qui commet un génocide et se comporte à l’exact opposé des valeurs portées par le modèle de l’AANES.
Sur la Russie, ils sont plus directs, affirmant que « celle-ci n’a aucun rôle à jouer dans le futur de la Syrie ».
Enfin, alors que le nouveau pouvoir en Syrie souhaite que toutes les factions se désarment pour intégrer une nouvelle armée syrienne, les YPG sont clairs : « Nous sommes en guerre, se désarmer aujourd’hui n’est pas une option pour nous. »
Ce voyage intervient à un moment géopolitique crucial, alors que l’avenir de la Syrie est en négociation. Les FDS dialoguent avec le nouveau régime, une situation qui influence inévitablement nos échanges avec ces forces et ce qui peut être dit… ou non.
Avant de conclure, ils nous remercient pour notre présence en ce temps de commémoration et nous demandent de porter leur message : parler de ce qui se passe à Afrin et au barrage de Tichrine.
Demain, cap sur Raqqa, où nous rencontrerons notamment les co-responsables de l’AANES. Nous nous rendrons également dans une école accueillant des réfugiés d’Afrin, contraints à l’exil après l’agression soutenue par la Turquie.



