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Thomas Portes
Actualités

Jour 3 : Raqqa, au cœur d’une terre martyrisée

Voyage au Rojava | jour 3 – 25.01

8h00. Direction Raqqa

Dès le départ, le ton change. L’escorte se renforce brusquement : hommes lourdement armés, pick-up militaires. Deux véhicules encadrent désormais nos minibus. Nos valises sont rapidement jetées à l’arrière, et nous voilà partis pour trois heures de route entre Qamichlo et Raqqa.

Une route unique s’étend devant nous, déserte et silencieuse, bordée de paysages fantomatiques à perte de vue. Parfois, quelques habitations précaires surgissent, surmontées parfois de toits de toile. Çà et là, des panneaux à la mémoire des martyrs rappellent la violence qui a ravagé ces terres. Les pauses sont rares. Nos accompagnateurs jugent qu’aucun endroit n’offre une sécurité suffisante pour nous arrêter.

Raqqa, une ville en reconstruction

Enfin, Raqqa apparaît. Entre 2014 et 2017, elle fut le bastion de l’État islamique, autoproclamée capitale du califat. Libérée le 20 octobre 2017 par les Forces démocratiques syriennes, avec le soutien de la coalition internationale, elle porte encore les stigmates de la guerre : une terre martyrisée, en quête de renaissance. La reconstruction est en marche, mais la ville est un enchevêtrement de ruines et de bâtiments inachevés. Avec plus de 500000 habitants, la circulation est chaotique. Notre délégation, escortée par les représentants de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) et un char des forces de sécurité, ne passe pas inaperçue.

Rencontre avec les représentants de l’AANES

Au siège de l’AANES, une réunion est prévue avec les élus et les co-présidents avant une audience accordée aux journalistes.

Dans le bureau de Hisen Osman, coprésident du Conseil exécutif de l’AANES, nous sommes accueillis aux côtés de plusieurs représentants des différentes communautés, dont Hamdan al-Abed, membre de la tribu arabe Dulaim. D’emblée, ils s’excusent de l’absence de représentantes féminines. Elles sont en déplacement à Tichrine, à la suite des bombardements qui ont visé le barrage, infrastructure vitale pour la région.

Un regard critique sur la situation géopolitique

L’échange s’ouvre sur une analyse de l’actualité syrienne. La chute de Bachar el-Assad a soulevé un espoir, vite tempéré.

Leur discours se fait plus critique à l’égard du nouveau régime. Ils estiment qu’il ne s’agit pas d’une véritable transition démocratique, affirmant qu’un système démocratique digne de ce nom doit garantir la représentativité de toutes les minorités.

Ils s’étonnent par ailleurs, depuis la chute du régime Assad, du crédit accordé à Hayat Tahrir al-Cham (HTS ou HTC), groupe rebelle dirigé par Abou Mohammed al-Joulani, ancien cadre de la branche syrienne d’Al-Qaïda. Ce dernier, qui se présente désormais sous son véritable nom, Ahmed Al-Charaa, a été désigné président intérimaire par la coalition de groupes armés ayant pris le pouvoir.Les représentants de l’AANES dénoncent les contradictions de cette nouvelle administration : elle prétend vouloir les intégrer au gouvernement et à une armée unifiée, tout en poursuivant ses attaques contre eux. Face à cette situation, ils réitèrent leur demande : une conférence nationale qui traiterait de l’avenir de la Syrie en garantissant le respect et l’inclusion de toutes ses composantes.

L’aspiration de l’AANES : une Syrie démocratique et inclusive

Hisen Osman, co-président du Conseil exécutif de l’AANES, a exprimé des préoccupations concernant l’ingérence extérieure dans la région.

« Ce n’est pas seulement un projet kurde. Il inclut des Arabes, des Syriaques et d’autres communautés. Dans une Syrie démocratique, chacun devrait avoir le droit de retourner chez soi et de vivre sans craindre le déplacement ou l’agression. » 

« Nous faisons face à de nombreux défis », a-t-il déclaré. « Il y a des efforts pour créer des divisions, en ciblant particulièrement les communautés arabes, pour déstabiliser la situation dans le nord et l’est de la Syrie. Ces efforts, propagés par des rumeurs et les réseaux sociaux, se sont intensifiés depuis la chute du régime Assad. »

Hamdan al-Abed, membre de la tribu arabe Dulaim (Dlim) et du Conseil exécutif de l’AANES, a réfuté les allégations selon lesquelles les tribus arabes ne soutiendraient pas l’Administration autonome.

« Des milliers de nos membres sont actifs dans l’AANES et les Forces démocratiques syriennes (FDS) », a-t-il déclaré. « Nous partageons cette lutte avec les Kurdes, les Syriaques et d’autres, et nos martyrs reposent côte à côte dans les cimetières. »

Une volonté de décentralisation et de démocratie

Les représentants de l’AANES défendent une vision claire : une Syrie décentralisée, où chaque ville serait représentée et où les droits des minorités seraient garantis.

La question kurde est emblématique. Jusqu’à récemment, donner un prénom kurde à un enfant était interdit : toutes les formes de discriminations doivent disparaître. Ils réclament une conférence nationale, rassemblant toutes les composantes du peuple syrien, pour définir une nouvelle gouvernance.

Fermement opposés à la centralisation du pouvoir à Damas, ils refusent de reproduire un système qui a marginalisé les régions périphériques.

« Nous voulons expérimenter la démocratie. Vous ne pouvez pas imaginer la diversité de la Syrie, ce que vous avez vu ici n’en est qu’une partie », affirment-ils.

Ils insistent sur l’opportunité historique qu’offre la chute du régime pour enclencher une réelle transition démocratique. Pour eux, le gouvernement de Damas n’est qu’un gouvernement de transition, non reconnu par toutes les régions, et donc illégitime pour décider seul de l’avenir du pays.

L’une de leurs préoccupations majeures est l’absence d’une Constitution. La précédente ayant été suspendue, aucune instance n’a été mise en place pour en rédiger une nouvelle. Selon le nouveau régime, ce processus pourrait durer trois ans, avec des élections prévues dans quatre ans. Une perspective trop lointaine et incertaine, selon l’AANES.

L’égalité entre les femmes et les hommes comme pierre angulaire

L’un des principes fondamentaux de leur contrat social est l’égalité des sexes. La représentation des femmes dans les institutions y est particulièrement élevée. Elles occupent des postes clés dans la justice, les instances décisionnaires et même sur le front à Tichrine.

« Nous avons atteint une égalité qui dépasse celle de nombreux pays. Les femmes ici prennent leur part, elles sont combattantes et jouent un rôle déterminant dans la politique », soulignent-ils.

Une méfiance envers le nouveau régime

Les représentants de l’AANES notent que les communiqués officiels émanant du nouveau régime à Damas ont, pour l’instant, un ton plutôt positif. Mais une question demeure : ces déclarations seront-elles suivies d’actes concrets ?

Ils déoncent un deux poids deux mesure à leur égard du nouveau pouvoir en place à Damas « Nous demandons à être intégrés dans le nouveau gouvernement et dans l’armée, mais en même temps, ils nous attaquent », dénoncent-ils.

Les attaques turques, une menace persistante

Malgré la chute de Bachar el-Assad, leur joie reste incomplète en raison des attaques turques. Selon eux, l’objectif de la Turquie est clair : saboter le projet d’une région autonome. Ces attaques, qui ciblent notamment des infrastructures civiles essentielles comme le barrage de Tichrine, privent de nombreux habitants d’eau et d’électricité. Les représentants insistent sur un point fondamental : les ressources de la Syrie appartiennent à tous les Syriens.

Le camp d’Al-Hol, une question en suspens

Les représentants de l’AANES précisent que l’avenir du camp d’Al-Hol ne fait, pour l’instant, pas partie des discussions avec Damas. Sa gestion reste sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS) et de la coalition internationale, et ils affirment être en mesure d’assurer cette responsabilité. Ce dossier ne pourra être abordé qu’après des discussions plus larges sur la répartition des forces armées en Syrie.

Sujet sensible s’il en est. Concernant la corruption qui gangrène le camp, ils expliquent travailler sur cette problématique en collaboration avec les ONG.

Sur la question des détenus affiliés à Daech, leur position est sans ambiguïté : la justice doit leur être rendue. Ils rappellent que ces prisonniers ont massacré des populations entières en Syrie et que nombre d’entre eux n’ont toujours pas répondu de leurs crimes. Quant aux étrangers détenus à Al-Hol, ils estiment que leurs gouvernements respectifs ont la responsabilité de les rapatrier, de les juger et de les contraindre à rendre des comptes pour leurs exactions contre le peuple syrien.

Vers une armée syrienne unifiée ?

Concernant la possibilité d’une force armée unique pour toute la Syrie, leur position rejoint celle des FDS : ils réaffirment que l’AANES est prête à participer à une armée syrienne, à condition que des discussions préalables aient lieu sur son organisation et son fonctionnement.

Le Golan : une non-position sur Israël

Interrogés sur l’occupation israélienne du Golan, leurs réponses restent évasives. Une condamnation explicite ? Elle ne viendra pas. Une fois de plus, ils se contentent d’affirmer qu’aucune négociation ni discussion n’existe avec Israël.

Un message de gratitude

Avant notre départ, ils nous remercient pour notre présence et notre soutien, à la veille de la commémoration de la libération de Kobané. Un remerciement adressé également à la délégation italienne, avec une mention particulière au pape François, salué pour son appel à une « solution politique » où « les différentes religions puissent marcher ensemble dans l’amitié et le respect réciproque ».

Ainsi s’achève notre échange, entre espoirs, incertitudes et la conviction que l’avenir de la Syrie se joue maintenant.

Visite d’une école accueillant des réfugiés d’Afrine

Nous poursuivons notre visite avec une école qui accueille des réfugiés d’Afrin. Dès notre arrivée, l’état de délabrement et de saleté dans lequel ces familles vivent m’a profondément frappée. Déplacées à plusieurs reprises par l’agression soutenue par la Turquie, ces familles ont été contraintes de fuir leur domicile, d’abord vers Chahba, puis à Afrin, et enfin à Raqqa, où elles tentent de trouver un semblant de refuge.

Dans cette école, nous rencontrons plusieurs familles qui nous accueillent dans la pièce principale de leur abri, un espace exigu qui leur sert de lieu de vie quotidien. La pièce est chauffée par un poêle rudimentaire, qui fait également office de moyen de cuisson. Des enfants, nombreux, et même des bébés, sont entassés dans cet espace qui manque cruellement de confort. La promiscuité et l’humidité s’y sentent et c’est la réalité quotidienne pour ces personnes qui n’ont d’autre choix que de s’entasser dans de telles conditions.

Un père de famille, jadis professeur, nous confie son histoire et tente un appel à l’attention d’un monde qui semble les avoir oubliés : « Cela fait huit ans que nous avons été déplacés de force. Nous voulons simplement pouvoir retourner chez nous. La Turquie veut nous terroriser. Dieu nous a créés Kurdes. Tout le monde connaît notre situation, mais personne ne semble se soucier de nous. ». 

Dans cette école, le HCR et diverses ONG tentent, avec des moyens limités visiblement, de distribuer de la nourriture et d’assurer les premiers soins, notamment en organisant des transports vers l’hôpital. Cependant, ces aides restent largement insuffisantes pour répondre aux besoins fondamentaux de ces familles. Sans l’intervention des ONG, qui leur fournissent des paniers alimentaires, ces personnes ne mangeraient tout simplement rien.

Plus de 150 000 personnes ont été contraintes de chercher refuge à Raqqa, fuyant des violences incessantes. Il est essentiel de garantir un retour en sécurité pour ces personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Ils ont un droit au retour, au même titre que les réfugiés syriens en Turquie ou au Liban. 

Il est grand temps que des actions concrètes soient entreprises. La communauté internationale doit faire pression sur la Turquie pour qu’elle cesse ses agressions et appelle à la justice pour ces familles déplacées. 

Nous quittons ces familles, non sans un cœur lourd, les embrassades et les sourires brisant la barrière de la langue. C’est un départ difficile, marqué par la conscience aiguë de l’injustice de leur situation et la nécessité d’agir pour que leur douleur ne soit pas oubliée.

Rencontre avec l’Assemblée des Femmes Zenobiya : une association pour la Libération et l’Autonomisation

Zenobiya est un collectif fondé sur la solidarité et l’émancipation des femmes dans plusieurs domaines : l’action sociale, l’autonomisation économique, la gestion des finances, et surtout, la lutte pour garantir aux femmes leur place dans la société. Leur objectif est de permettre aux femmes de s’organiser librement, de jouer un rôle clé dans la reconstruction et de participer activement à la prise de décisions qui les concernent directement.

Lors de notre rencontre, ces femmes témoignent des souffrances infligées par le régime de Bachar al-Assad, un régime qui les a systématiquement empêchées de jouer leur plein rôle dans la société, les excluant de la sphère publique et de la vie politique. Elles parlent de l’isolement imposé, de la violence quotidienne, des meurtres, des viols, des kidnappings, mais aussi de la privation des droits fondamentaux comme l’accès à l’éducation. Les violences subies ont été ignorées ou étouffées pendant trop longtemps.

Mais elles parlent aussi d’espoir et de fierté. Après la libération de Raqqa, ces femmes ont ressenti une forme de paix retrouvée, un sentiment de victoire qui leur permet de voir un avenir différent. “C’est un rêve devenu réalité de voir nos régions libérées de l’EI”, confient-elles. Cependant, leur lutte ne s’arrête pas là. La Turquie, sous prétexte de garantir sa sécurité, attaque leur région, soutenant indirectement les forces de l’État islamique. Les membres de Zenobiya dénoncent cette ingérence, rappelant qu’elles n’ont jamais été une menace pour la Turquie et n’ont jamais agressé des civils.

“Nous sommes ici depuis huit ans”, insistent-elles, et malgré les menaces constantes, elles continuent leur résistance. La volonté posée est claire : se libérer de la domination des régimes autoritaires, qu’ils soient internes ou externes, et permettre aux femmes de s’organiser de manière autonome. Elles expliquent comment, après la libération de Raqqa, elles ont rejoint la “Révolution des Femmes”, un mouvement qui a permis à nombre d’entre elles de prendre des responsabilités, tant dans les structures communautaires que dans les espaces de pouvoir.

Aujourd’hui, les femmes travaillent aux côtés des hommes dans la reconstruction de leur ville, dans la gestion des affaires publiques et dans le processus démocratique. Toutefois, elles expriment une profonde inquiétude quant à la situation politique actuelle, en particulier en ce qui concerne l’Administration de Damas. Elles déplorent le manque de liberté d’expression et le fait qu’elles ne puissent pas participer pleinement aux fonctions militaires, judiciaires et politiques. “Les femmes ont mené cette révolution”, soulignent-elles, affirmant qu’elles doivent avoir une place égale dans tous les domaines de la société, y compris dans la gestion de la guerre, des conflits et de la reconstruction.

Le mouvement de Zenobiya s’inscrit également dans une démarche démocratique plus large, celle de construire une constitution participative, fondée sur la diversité et l’inclusion. Elles mettent en avant l’importance de la participation féminine, notamment dans les zones stratégiques comme le barrage de Tichrine, où les femmes se battent aux côtés des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) pour protéger des infrastructures vitales et prévenir une catastrophe humanitaire. “Ce n’est pas par plaisir que nous nous battons, mais pour préserver ce que nous avons reconquis et éviter qu’il ne soit détruit”, expliquent-elles.

Mais les défis ne s’arrêtent pas aux frontières physiques. Ces femmes luttent également contre des problématiques internes liées aux traditions patriarcales et à l’influence persistante de l’idéologie de Daesh. Elles dénoncent les violences domestiques et l’impact des lois conservatrices, notamment celles concernant l’héritage, qui maintiennent en place des formes d’oppression.

Enfin, elles évoquent la situation de nombreuses femmes ailleurs en Syrie, qui, bien qu’elles soient conscientes de la nécessité d’un changement radical, vivent dans la peur. La répression du régime syrien continue d’entraver toute forme d’organisation et de liberté pour ces femmes. “Savez-vous combien de femmes ont été arrêtées pour avoir désobéi au régime ?” demandent-elles, soulignant l’importance de la solidarité internationale face à ces injustices.

Le mouvement de Zenobiya est une illustration de la continuité de la lutte féministe en Syrie, dans la lignée du mouvement “Femme, Vie, Liberté” (Jin, Jiyan, Azadî), qui appelle à l’émancipation des femmes, à la démocratie et à l’autodétermination des peuples. Ce combat est d’autant plus pertinent et urgent aujourd’hui, alors que les syriennes doivent non seulement surmonter les traumatismes du passé, mais aussi se battre pour un avenir où elles seront pleinement libres et égales dans tous les domaines de la société.

Zenobiya porte haut la voix de ces femmes qui refusent d’être silencieuses face à l’oppression et qui, avec courage et détermination, œuvrent pour la reconstruction d’une société plus juste, égalitaire et libre.

Plaine désertique sous un ciel couvert, vue depuis le bord d’une route.
Réunion autour d’une table en U dans une salle de conseil, emblème et drapeau à l’arrière-plan.
Délégation reçue dans un bureau officiel, trois visiteurs portant l’écharpe tricolore assis face à leur hôte.
Cour d’un bâtiment où sèche du linge sur des fils tendus, en fin de journée.
Une quinzaine de personnes en salle de réunion, dont des élus en écharpe tricolore ; plusieurs font le signe de la victoire.
Plusieurs femmes debout devant une assistance dans une salle de réunion, l’une d’elles prenant la parole.
Pièce presque vide aux murs roses, réchaud et ustensiles posés au sol.
Rubrique et format

Publiée sur Blog de Thomas Portes