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Thomas Portes
Actualités

Jour 4 : Célébration de la libération de Kobané et hommage aux martyrs

Voyage au Rojava | jour 4 – 26.01

8h. Départ pour Kobané. Ville martyre, symbole de la résistance kurde, mais aussi du prix incommensurable que ce peuple a dû payer dans sa chair. Lorsqu’on s’intéresse à la cause kurde, c’est souvent le premier nom qui vient à l’esprit. Kobané, c’est 134 jours de résistance acharnée, des actes héroïques gravés dans l’histoire, comme celui d’Arin Mirkan, commandante des YPJ, qui s’est faite exploser sur la colline de Mishtenur pour stopper l’avancée de DAESH.

De Caroline Fourest à BHL, tous les apprentis reporters de guerre ont évoqué Kobané, surtout pour servir leur propre agenda personnel, souvent en instrumentalisant la lutte kurde à des fins islamophobes. De Paris Match à Libération, en passant par Femmes Actuelles, Le Monde ou encore le New York Times, la presse internationale a unanimement élevé les combattantes et combattants de Kobané au rang de héros. Mais qui, aujourd’hui, parle encore d’eux ? Dix ans après la libération de la ville et la bataille décisive contre DAESH, un silence assourdissant enveloppe cette terre et son peuple. Ce silence ne montre-t-il pas, au fond, qu’ils n’ont guère d’intérêt véritable pour l’autodétermination du peuple kurde ?

Pourtant la situation n’a jamais été aussi préoccupante. Si DAESH a été presque militairement vaincu, le peuple kurde reste menacé par la Turquie et le rêve impérialiste d’Erdogan. En témoignent les F-15 turcs dont nous apercevons les traînées de fumée au-dessus de nos têtes durant le trajet. Pour atteindre Kobané, nous longeons le barrage de Tichrine, théâtre d’une bataille existentielle pour l’avenir kurde. Chaque matin, des convois de civils quittent Raqqa et Kobané pour former des murailles humaines, protégeant l’infrastructure des frappes turques. Les morts et les blessés se comptent par dizaines. Et pourtant, la communauté internationale détourne le regard. Où est l’Europe, si prompte à se rendre en Turquie pour signer des accords migratoires infâmes ?

Au fil de notre avancée, le paysage porte les stigmates de la guerre. Des collines criblées de « bosses », des bords de routes jonchés de gravats et de terre. Sylvain, journaliste et expert de la région, nous explique que depuis plusieurs années, les Kurdes ont mis en place un réseau de tunnels ultra-sophistiqué pour acheminer hommes et armes à l’abri des frappes turques. Un peuple qui résiste trouve toujours les ressources pour s’organiser face à l’agresseur.

11h30. Kobané.

Nous arrivons enfin. Partout, des portraits de martyrs bordent les rues. Avant d’entrer dans la ville, nous passons devant le cimetière des martyrs. Impossible de le rater. J’y reviendrai plus tard. Nous sommes accueillis par les deux co-maires de Kobané pour un échange informel avant le début des commémorations. Comme depuis le début de notre périple, ils nous remercient d’abord pour notre présence, puis nous exhortent à porter leur cause en France et ailleurs. Les mots sont forts, les regards durs. Si la journée s’annonce festive, personne ici n’oublie le prix payé pour l’autodétermination et pour se libérer de l’obscurantisme de DAESH.

Les co-maires nous alertent sur le danger d’une résurgence terroriste. Avec d’un côté les ambitions expansionnistes d’Erdogan et de l’autre, les incertitudes pesant sur la « nouvelle Syrie », la menace est bien réelle. 

« Si nous devons tomber, ce sera les armes à la main », nous dit l’un d’eux avec une détermination sans faille. Il convoque l’Histoire, rappelant que la France, jadis secourue en 1945, se doit aujourd’hui d’apporter son aide à Kobané, héritière de l’esprit de résistance.

Avant de nous conduire sur le site de la commémoration, les autorités locales insistent sur l’enjeu réel de ces attaques : Erdogan et ses milices veulent anéantir le projet de société développé au Rojava, un modèle émancipateur, égalitaire, démocratique et écologiste.

« Kobané, ville de résistance et d’espoir »

12h.

À peine descendus du bus, nous apercevons, à quelques centaines de mètres, un drapeau turc. Une piqûre de rappel : nous sommes en zone frontalière, en pleine guerre.

A l’arrivée sur la place, surprise. Des milliers de personnes réunies, des visages rayonnants de fierté et de bonheur. Femmes, hommes, enfants, tous vêtus aux couleurs du Rojava. Une lumière incandescente se dégage de cette place, celle de la résistance. Sur la grande tribune, les discours s’enchaînent sous les portraits des martyrs tombés pour la liberté. L’émotion me traverse. Frissons en écoutant ces responsables politiques et militaires, porteurs d’une force et d’une conviction inébranlables.

Au premier rang, nous sommes assis aux côtés de combattants de la libération de Kobané. Derrière nous, les familles des martyrs. En scrutant les bâtiments alentour, je réalise que des militaires sont postés en hauteur, des snipers assurant la protection de l’événement. Nous sommes nous-mêmes encadrés par des soldats.

13h.

On appelle la délégation française. Nous montons sur scène. Moment vertigineux. La foule nous observe en silence, contrastant avec l’effervescence précédente. Depuis mon arrivée au Rojava, j’ai pris la mesure de ce que représente, pour ce peuple, la présence d’une délégation française. Aujourd’hui, pour les dix ans de la libération, notre venue est un signe d’espoir.

Ma collègue Danielle Simonnet prend la parole. Elle porte notre message de solidarité, d’espoir, et notre engagement à faire bouger Emmanuel Macron. Dès mon retour, je m’attellerai à ce combat. Nous le devons au peuple kurde et à ses milliers de martyrs. Ici, commémorer ne signifie pas s’enfermer dans la douleur. La mémoire et la fête s’entrelacent, portées par des chants et des danses collectives qui, un instant, font oublier la guerre. Avant de partir, des enfants nous assaillent pour des photos, fascinés par l’écharpe tricolore.

Pourquoi seules la France et l’Italie ont-elles envoyé des délégations ? Face aux pouvoirs fascistes, la solidarité internationale est un impératif.

« Vive la solidarité internationale »

De Gaza à Kobané, il est impératif que nous soyons à leurs côtés. Depuis le début, et comme je l’ai évoqué dans une note précédente, le silence qui entoure Israël, son occupation du Golan et le génocide à Gaza m’interpelle et me dérange. Pourquoi les Kurdes restent-ils silencieux face à ces tragédies ? Il faut creuser un peu pour comprendre les « raisons » de ce silence. Tout est en place pour opposer Palestiniens et Kurdes, pour qu’aucun lien de solidarité ne se tisse entre eux. La solidarité envers le peuple kurde est souvent instrumentalisée par l’Europe et la communauté internationale comme un soutien nécessaire contre DAESH et le terrorisme islamiste, mais jamais comme un soutien face aux oppressions « arabes ».

De l’autre côté, Erdogan, ardent opposant des Kurdes, se présente comme le défenseur de la Palestine au nom de la solidarité, tout en accusant les Kurdes d’être « anti-arabes ». Lorsqu’un peuple lutte pour sa survie, il doit d’abord affronter sa propre réalité : il identifie ses ennemis et ses alliés. Bien que cette vision puisse paraître réductrice, elle est profondément enracinée. Il nous incombe, en tant que responsables politiques, de déconstruire ces schémas et de favoriser la convergence des luttes pour l’autodétermination des peuples palestinien et kurde. Ces peuples se battent contre des régimes d’extrême droite, réactionnaires et religieux. Ils sont les victimes du silence de la communauté internationale et des intérêts des grandes puissances. Il nous revient de réinscrire ces luttes dans le cadre plus large de l’autodétermination des peuples, en forgeant une solidarité internationale en faveur des peuples en lutte, pour leur droit à vivre dans le respect de leur singularité et au sein d’une société égalitaire et juste.

« N’oublions pas les martyrs »

Avant de repartir pour Raqqa, les yeux pleins de souvenirs, nous faisons une halte au cimetière des martyrs. Le contraste est saisissant. Le silence est lourd, presque palpable. L’immensité du site et son immense monument dédié aux martyrs nous écrasent de toute leur grandeur. Personne dans la délégation n’a besoin de mots, nous ressentons tous une émotion intense qui brise le silence. Le cimetière compte 3000 tombes, chacune portant la photo du martyr, sa date de naissance et son lieu de mort. Il est divisé en deux sections : l’une pour les victimes de DAESH, l’autre pour les victimes du régime turc. Je m’attarde sur les âges des victimes : 17 ans, 18 ans, 20 ans, 22 ans, 19 ans… C’est une génération entière qui a été décimée. Cela me rappelle les cimetières des résistants que j’ai visités dans le Vercors. Tant de vies brisées trop tôt.

Depuis notre arrivée au Kurdistan le jeudi 23 février, nous sommes accompagnés par des cadres de l’AAENS et des militants kurdes, dont trois magnifiques personnes qui assurent la traduction. Dans le cimetière, ces femmes fondent en larmes, se recueillant sur les tombes d’amis et de proches. Les soldats qui nous accompagnent connaissent eux aussi des personnes enterrées ici. Aucune famille, aucun ami n’est épargné. 

L’une de nos accompagnatrices nous confie, les yeux pleins de tristesse, qu’une de ses amies est décédée la semaine dernière au barrage de Tichrine. « Elle était tellement gentille… tellement douce… » murmure-t-elle d’une voix presque inaudible, comme si les mots étaient trop lourds à prononcer.

Une nouvelle section a été ajoutée au cimetière en raison de la reprise des combats, accueillant les victimes du barrage de Tichrine et du pont de Karakozak. On y compte facilement une centaine de tombes, y compris celle d’ambulanciers assassinés par les Turcs alors qu’ils évacuaient des blessés. Des familles se recueillent, des enfants observent les photos de leurs pères et mères, qu’ils ne reverront plus jamais. C’est extrêmement difficile, émotionnellement. Vraiment très, très dur.

Nous devons repartir vers Raqqa. Demain, nous prendrons la direction d’Erbil pour retourner en France. En chemin, nous croisons une ancienne base militaire russe, désormais déserte. 

Je ne pourrai jamais oublier cette visite et ce déplacement en Rojava. Une chose est certaine : je reviendrai. 

L’espoir de ce peuple doit nous inspirer et nous donner la force de le soutenir, de nous engager à ses côtés. 

« Bijî berxwedana Kobanê ! » Vive la résistance de Kobané. 

Foule dense rassemblée sur une place, une personne au premier plan levant les bras, drapeaux et guirlandes au-dessus.
Femmes en habits de fête levant la main dans une foule, guirlandes de fanions colorés au-dessus d’elles.
Estrade décorée de ballons devant une foule, plusieurs personnes en écharpe tricolore alignées sous un mur de portraits.
Coucher de soleil sur un fleuve, vu depuis un pont dont la rambarde barre le premier plan.
Réception officielle dans un salon, trois visiteurs en écharpe tricolore assis face à leurs hôtes, drapeau au centre.
Cimetière aux tombes fleuries et photographies, monument aux flèches blanches à l’arrière-plan.
Rangées de stèles blanches identiques dans un cimetière, cyprès à l’horizon.
Allée d’un cimetière bordée de tombes portant des portraits, coupole d’un mémorial au fond.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes