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Thomas Portes
Actualités

Syrie : les enfants français oubliés

Rencontre à l’Assemblée nationale avec Maître Marie Dosé

Dans le cadre du groupe d’étude sur les Kurdes que je préside à l’Assemblée nationale, nous avons auditionné Maître Marie Dosé. Son témoignage bouleversant m’a profondément marqué et j’ai tenu à en partager l’essentiel dans cette note de blog.

Maître Dosé est avocate pénaliste. Elle est engagée depuis des années aux côtés du collectif Familles Unies, qui milite pour le rapatriement des femmes et enfants français toujours détenus dans les camps du nord-est syrien.

Elle représente aujourd’hui 120 grands-parents ayant des petits enfants dans ces camps et elle nous a livré un témoignage aussi précis qu’accablant sur la situation humanitaire et juridique de ces enfants et de leurs mères, ainsi que sur l’inaction du gouvernement français depuis 2019.

Un abandon politique

En 2019, tout était prêt pour un rapatriement global nous explique-t-elle : « J’avais reçu un plan de rapatriement, deux avions avaient été affrétés. Tout était prêt ». Mais l’information fuite, BFM annonce l’arrivée imminente de ressortissants « proches de Daesh ». Un sondage commandé par Le Figaro montre alors une opposition majoritaire dans l’opinion publique. 

Résultat : « Pour des raisons de sécurité, le plan est reporté. Macron annonce qu’on le reporte. Puis les gilets jaunes, le Covid… ».

Depuis, la France procède au compte-gouttes, au gré d’une politique « du fait du prince ». 

Entre 2022 et 2023, 169 enfants ont été rapatriés. Il en reste environ 120, accompagnés d’une cinquantaine de femmes françaises. Tous sont regroupés dans le camp de Roj, un territoire sous contrôle de l’AANES, Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie.

L’absence de rapatriement global engendre des situations tragiquement absurdes. L’histoire de la petite Maraj en est une illustration saisissante : arrivée dans le camp avec sa mère à l’âge de 2 ans, elle a finalement été rapatriée orpheline à 5 ans, sa mère morte du fait des conditions de vie inhumaines dans le camp. Des histoires comme celle-ci, elle en connaît des dizaines.

« Onze classes de maternelle » dans un camp de misère

Les chiffres sont glaçants : « Ça représente onze classes de maternelle ». En 2019, 90 % des enfants avaient moins de six ans, et les deux tiers moins de trois ans. Certains sont nés dans les camps. Ces enfants n’ont connu que la guerre, la violence et la misère. 

Maître Dosé raconte : « Ils ne connaissent rien à part la vie des camps. Pour eux, le monde est une étendue de tentes. Ils me demandent : “Dans quel camp est l’avion ?” »

« En droit international, un enfant en arme est avant tout une victime », rappelle Maître Dosé. 

À partir de la puberté, vers 13 ou 14 ans, les garçons sont séparés de leurs mères et placés dans des centres dits de « réhabilitation ». En réalité, explique-t-elle, les autorités locales procèdent à ces séparations pour éviter les procréations et limiter la surpopulation des camps.

Elle évoque le cas de Youssef, placé dans l’un de ces centres de réhabilitation. Sa famille a été rapatriée sans lui. Tandis que sa mère est désormais en prison en France et que ses frères et sœurs sont placés en foyer. Il se retrouve ainsi seul dans un centre : « Les Kurdes m’ont dit “prenez-le, on ne veut pas qu’il meure ici”, nous raconte-t-elle. 

Ces mineurs savent qu’ils seront incarcérés à leur arrivée, mais veulent quand même partir, conscients que rester, c’est mourir dans l’oubli.

La France, seul pays d’Europe à séparer les enfants des mères

En 2020, la France devient le seul pays de l’Union européenne à séparer systématiquement les enfants de leurs mères. Parfois, même les fratries sont éclatées. À leur arrivée sur le sol français, les femmes sont placées en détention provisoire et les enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance. 

Elle raconte la violence de cette séparation, brutale et incompréhensible pour des enfants qui n’ont connu que la réalité des camps, toujours aux côtés de leurs mères. Elle évoque aussi les immenses difficultés d’adaptation de ces enfants, qui découvrent jusqu’à l’existence des bâtiments en dur. 

« Ils se cognent dans les murs, ils ne connaissent que les tentes. Ils mettent parfois huit mois à revoir leur mère. » 

Beaucoup de femmes hésitent à accepter le rapatriement, conscientes que leurs enfants leur seront arrachés et qu’elles mettront parfois plusieurs années à les retrouver.

La France ne procède à des rapatriements que lorsque les mères y consentent. En effet, le territoire de l’AANES n’étant pas reconnu comme un État souverain, l’exécution de mandats d’arrêt internationaux y est juridiquement impossible. Pour surmonter cet obstacle, l’Allemagne a mis en place une procédure en deux temps : elle transfère d’abord ses ressortissants vers le Kurdistan irakien, où les mandats peuvent être appliqués, avant de les rapatrier sur son territoire. 

Trois profils de femmes

Maître Dosé distingue trois grands profils parmi les femmes encore détenues dans les camps :

  1. Les radicalisées, « Il faut sauver les enfants comme on sauve ici ceux dont les mères sont dangereuses », affirme-t-elle.
  2. Celles en grande détresse psychique, trop fragilisées pour être en mesure de prendre une décision.
  3. Celles qui veulent rentrer, épuisées, brisées, désespérées par des années d’abandon.

Le non-rapatriement expose à des conséquences graves. Certaines femmes ont fui les camps et rejoint d’autres groupes djihadistes, parfois avec leurs enfants. Une grand-mère française a été interpellée par la DGSI pour avoir envoyé de l’argent à sa petite-fille, atteinte d’un cancer, toujours détenue en Syrie. L’accusation : financement du terrorisme.

« Juridiquement, j’ai tout gagné. La bataille est sur le terrain politique. »

La France, rappelle-t-elle, a été condamnée à plusieurs reprises par le Comité international des droits de l’enfant, le Comité contre la torture de l’ONU, et la Cour européenne des droits de l’homme. Le tribunal administratif de Paris a récemment annulé plusieurs refus de rapatriement.

Maître Dosé insiste : les victimes du terrorisme souhaitent ces procès en France, pour que justice soit rendue ici. L’Association française des victimes du terrorisme soutient le rapatriement. 

La France doit faire face à ses responsabilités.

Pourquoi cette obstination ? Pourquoi la France reste-t-elle sourde aux appels des experts de l’ONU, de la Défenseure des droits, des ONG, des familles ? Pourquoi abandonner des enfants français dans des camps de misère, alors qu’Emmanuel Macron se targue de ne jamais «abandonner ses enfants, quelles que soient les circonstances » ?

Refuser de les rapatrier, c’est exposer ces enfants à la violence, à la maladie, à la radicalisation. C’est aussi renoncer à notre capacité à éduquer, à juger, à réinsérer.

Cent vingt enfants attendent. Leurs grands-parents attendent. Les victimes attendent. La société attend. Et le président de la République, qu’attend-il ?

Camp de tentes s’étendant dans le désert, photographié à travers les mailles d’un grillage.
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Publiée sur Blog de Thomas Portes